Don Manuel fut enchanté de la physionomie aimable et touchante de Rosalie: J’ai cru voir, disait-il, Magdeleine repentante au pied de la croix: c’est sa beauté, sa douleur. Quel monstre a pu la trahir!

On lui apporta dans ce moment une lettre de sa maîtresse qui lui mandait: «Vous sortirez de prison, si vous voulez faire des excuses au duc de Figueroas.» Non, par la barbe de Saint François, s’écria-t-il, non, je ne dégraderai point la dignité des Muses; je ne passerai pas sous les fourches caudines, et n’abaisserai pas les lauriers du Parnasse aux pieds de l’ignorance! Votre Henri IV tolérait des rivaux; Alexandre céda Campaspe au fameux Apelle: les myrtes de Vénus croissent plutôt pour les enfants d’Apollon que pour les grands de la terre, et la voix mélodieuse du cygne doit remporter sur le vain éclat des plumes du paon. J’allais, ajouta-t-il, chez le duc; je lui rendais de ces hommages de convention, dont on berce l’orgueil des grands; j’amusais sa gaîté par mes seguidilles et ma guitare; je l’enivrais, dans mes fictions poétiques, du nectar des louanges. Un jour il invoqua ma muse, et me demanda des couplets pour la fête de sa maîtresse. Monsieur le duc, lui dis-je, si vous voulez pour elle des éloges usés, et pris dans les recueils du Parnasse, un portrait d’imagination qui ressemblera à tout, excepté à votre dame, je m’en vais prendre mes pinceaux. Mais si vous désirez un portrait ressemblant et que votre maîtresse ait une physionomie, faites-la moi connaître; je ne peins bien que ce qui frappe mes sens. Le duc alors me mena sur-le-champ chez dona Clara, son odalisque chérie. Valga me Dios! A son aspect, je fus, comme Saint Paul, ravi au troisième ciel, quoique j’ignore où est le troisième ciel. Imaginez un visage céleste, une taille, un pied, des formes, des yeux, des éclairs dans les yeux; enfin, imaginez Junon sur le Mont Ida, parée de la ceinture de Vénus. J’étais si émerveillé que j’en perdis la parole, du moins dans mon extase je parlai très-peu. Le duc, en sortant, me demanda comment je la trouvais. Je ne crois pas, lui dis-je, que notre mère Eve fut aussi belle, même après son péché. — Pourquoi après son péché? — C’est que le péché, ou son synonyme le plaisir, sont à la beauté ce que les caresses du zéphir, ou la douce rosée du soir, sont à la rose languissante. Je me hâtai de quitter le duc pour profiter de ce moment de verve et d’effervescence pour monter ma lyre, et révéler à l’univers les beautés et l’existence de dona Clara. J’allai m’égarer sous des allées d’orangers et de citronniers; et là, respirant le doux esprit des fleurs, la tête échauffée par l’influence d’un soleil vivifiant, et par l’amour plus vivifiant encore, et le vrai Dieu des poètes, je transportai dona Clara dans l’Olympe, où les Grâces et les neufs Sœurs à l’envi vinrent lui offrir l’ambroisie et des couronnes de roses et de myrte. Cent vers harmonieux sortirent de mon cerveau, avant que le soleil eût avancé sa course d’une heure. Après les avoir copiés très-proprement, je les portai à son Excellence; il en fut enchanté, et les envoya tout de suite à dona Clara. Il m’apprit que cette beauté les avait trouvés charmants, délicieux, et qu’elle les chantait continuellement. Ce succès fit entrer l’espérance dans mon cœur, et l’amour à sa suite. Cependant, je n’osai pas aller chez dona Clara; mais dès que Vénus promena son char dans les airs obscurcis, je courus sous son balcon, armé de ma guitare. J’y chantai une romance qui disait: que le voyageur, égaré dans la nuit, désirait moins vivement le retour de l’aurore, et le nocher, battu par la tempête, le port, terme de sa course, que je ne désirais le bonheur de la voir. Je chantai ainsi jusqu’à l’approche du jour, enrouant ma voix, tourmentant ma guitare; mais le balcon ne s’ouvrit pas, et ma divinité resta invisible au fond du sanctuaire. Je me retirai triste et confus. Cependant, plus enflammé que découragé, je retournai le lendemain, à la même heure, reprendre mon poste sous le balcon. Le sujet de ma nouvelle romance fut la mort d’Iphis, qui, n’ayant pu fléchir le cœur d’Anaxarète, de désespoir, s’était pendu à sa porte; mais Vénus punit l’ingrate et la métamorphosa en rocher. Je disais que, nouvel Iphis, j’allais périr comme lui, si la belle Anaxarète n’avait pitié de moi, et peut-être me serai-je pendu de même, si j’avais su ce qui se passe en l’autre monde, et si celui-ci ne m’avait paru un gîte assez passable pour un voyageur. Ma romance disait encore que la lyre d’Orphée avait attendri les rochers, les arbres et les animaux. Mais j’avais beau chanter, tout était muet auprès de moi; le silence et le sommeil enchaînaient l’univers; ma voix s’éteignait, ma guitare languissait, lorsqu’enfin le balcon s’ouvrit, et un billet tomba à mes pieds; il contenait ces mots: Ce soir, quand l’angelus sonnera, trouvez-vous à ma porte. Ce billet me transporta de joie. Paul Émile, montant au Capitole sur un char de triomphe, Sainte Thérèse épousant J. C., ne goûtèrent jamais une félicité si pure et si vive.

Au premier son de l’angelus, je volai à mon rendez-vous; une cameriste m’attendait à la porte, et m’introduisit dans une salle remplie de vases de porcelaine garnis de fleurs et de caisses d’orangers, de myrtes et de rosiers; des serins, des tourterelles, une perruche, un singe, peuplaient, animaient ce délicieux asile. Je m’y promenais, j’aspirais le parfum des fleurs, lorsque je vis paraître la nouvelle Armide; le sourire était sur ses lèvres, et le plaisir dans ses regards. Elle m’avoua qu’elle aimait beaucoup mon esprit et ma poésie, et daigna me laisser entrevoir, à travers les nuages de l’avenir, des rayons d’espérance et de bonheur; et moi je lui jurai tout ce que l’on jure au premier rendez-vous à une femme qu’on idolâtre. Nous convînmes que, pour tromper la jalousie du duc, je ne viendrais chez elle qu’en habit de religieux. Ce fut pour moi l’habit de bonne fortune; il sembla m’inspirer plus d’audace. J’avais encore, au fond d’une malle, mon uniforme de jacobin; ce fut sous ce vêtement, qu’après deux ou trois jours de résistance, je reçus une couronne de myrte des mains de l’amour. Pendant quelque temps je nageai dans une mer de délices; mais mon mauvais génie, jaloux de son rival le bon génie, excita la tempête qui me perdit. J’avais obtenu un rendez-vous chez dona Clara à l’heure de la sieste. Sommeil, cousin de la Mort, disais-je, verse tes froids pavots sur les maris, sur les duègnes, sur les argus, sur les sols et sur les ambitieux; étend sur eux les vapeurs soporifiques; mais protège l’amour et les amants. Mes prières n’arrivèrent pas jusqu’à l’antre de Morphée. A peine l’heure légère de mon bonheur avait fait la moitié de sa course, que le duc, éveillé par Lucifer ou le démon de la jalousie, apparut comme l’ange exterminateur. Jamais satire n’a tant effrayé les bergères, ou le dieu de Lampsaque, les oiseaux. Je fus attéré, interdit; dona Clara, plus intrépide, conserva sa présence d’esprit. C’est un don que la nature a donné à ce sexe pour le sauver dans les dangers, comme elle a donné un aiguillon aux abeilles pour leur défense. Ah! c’est vous, mon cher duc, dit-elle; je ne vous attendais pas; voilà le père Ambroise qui est venu me proposer une bonne œuvre: adieu, mon révérend, j’y réfléchirai, et je vous rendrai réponse un autre jour. Je me retirai alors la tète inclinée, comme pour saluer; mais un jaloux n’a besoin que d’un œil pour découvrir son rival; sans doute la maudite étiquette que je porte sur le dos me fit reconnaître; le duc me suivit, m’arrêta par ma robe, et me demanda fièrement ce que je venais faire chez dona Clara ainsi déguisé. — Je viens la convertir, ouvrir à son ame les portes du paradis. Vous voyez que moi-même j’ai endossé l’uniforme de la pénitence et de l’humilité. Le duc, irrité de la gaîté de ma réponse, me dit fièrement: Savez-vous qui je suis? — Oui, monsieur le duc, nous sommes vous et moi de la boue et de la poussière; pulvis et umbra sumus. En prononçant ces mots, je m’esquivai d’un pied léger. Le duc cria à ses gens, qui étaient dans l’antichambre, de m’arrêter; mais en la traversant je leur donnai ma bénédiction, et loin d’oser obéir à leur maître, ils se mirent à genoux pour la recevoir, et ils baisèrent ma main et le bas de ma robe. Le duc, furieux, me poursuivit un bâton à la main; mais dona Clara accourut à mon secours, et empêcha un grand malheur. Je n’avais point d’armes; mais s’il m’eut frappé, je lui aurais arraché les yeux. Cependant, irrité de l’affront, j’aiguisai des épigrammes contre lui, et les publiai dans la ville: il s’en est vengé en grand seigneur, en abusant de son crédit pour me priver de ma liberté.

La présence de ce jovial troubadour, des lectures agréables, les visites frequentes de don Inigo, des repas gais et animes par le Malaga et le Benincarlos, abrégèrent les longues heures de la prison. La plupart des hommes, me disait don Manuel, oublient que l’existence est un don viager; quant à moi, je règle la mienne sur les lois de la nature et de la raison; je dors quand j’ai sommeil; je mange quand l’appétit renaît; amant de la paresse, je ne travaille que d’inspiration; très-irascible, je m’appaise aisément; j’aime la gloire, mais encore plus les femmes et le plaisir. Si j’offense Dieu dans la journée, je lui en demande pardon le soir. Ma barque est sur un fleuve, et je l’abandonne au courant. Enfin je trouve la vie une chose fort douce; peut-être j’y tiendrais un peu moins si j’avais, comme Tibulle, l’espoir d’être conduit après ma mort, par Vénus, aux Champs-Élysées, où mille nymphes, toujours belles, toujours jeunes, me présenteraient la coupe de la volupté;[157] mais pour nous, chrétiens, le Ciel n’a qu’une porte, encore bien étroite, et l’enfer en a cent toujours ouvertes. Le diable quelquefois me fait peur; mais une jolie maîtresse, un bon repas, le chassent bien vite de ma cervelle.

Le soir ce poète du Toboso me fesait passer des moments bien agréables; quand l’obscurité régnait dans notre chambre, éclairée seulement par quelques rayons de la lune, il prenait sa guitare, et chantait, en s’accompagnant, des seguidilles touchantes ou voluptueuses.

Je reçus une seconde lettre de l’amoureuse Angélique:

«Je souffre beaucoup, me disait-elle, des peines que je vous cause: je m’efforcerai de vous en dédommager un jour, si vous devenez mon époux. J’ai redoublé mes prières à saint Nicolas et à saint Vincent; j’espère qu’ils auront pitié de moi; sans doute vous ne voulez pas que je meure, et cependant je mourrai si vous persistez dans vos refus. Ah! ressuscitez-moi d’un mot, comme J. C. ressuscita le vieux Lazare, et vous aurez en moi l’amante la plus tendre, l’épouse la plus fidèle. Pido a dios guarde su vida muchos anos

Je lui répondis:

«Senora, si j’étais feseur de miracles, j’en ferais un pour vous rendre la santé, et vous guérir de votre passion; mais cette faculté n’est donnée qu’aux saints: continuez à implorer la Madonne, saint Nicolas et saint Vincent, non pour obtenir un cœur que je ne puis vous donner, et qui est engagé ailleurs, mais pour effacer du votre une vaine espérance, et un attachement inutile. Pido a dios, etc.»

Don Manuel avait apporté un petit livre prohibé, espèce de satire contre l’inquisition. Entre diverses anecdotes que l’auteur rapporte, j’ai retenu celle-ci.