Ce grand seigneur descendait de l’illustre famille des Figueroas, qui délivra l’Espagne d’un tribut imposé par un roi Maure. Le prince espagnol devait fournir annuellement cent jeunes filles pour le sérail du Miramolin. A leur arrivée, elles étaient renfermées dans un château près de Tolède, où les Maures venaient successivement les prendre pour les envoyer en Afrique, comme l’on choisit des volailles dans une basse-cour. En 844 des cavaliers de Galice attaquèrent et défirent les Maures qui venaient recevoir le tribut. Le champ où se passa cette affaire était couvert de figuiers, ce qui fit donner le nom de Figueroas aux libérateurs des jeunes victimes.[150]
Don Manuel était de petite stature, et avait sur son dos une proéminence qui n’embellissait pas sa taille. Mais il supportait gaîment son fardeau. Les stoïciens, disait-il, assurent que le sage, fût-il même contrefait, est le plus beau des hommes; il faut que cela soit vrai, car le sage Cratès, quoique doublement bossu, gagna le cœur de la belle Hyparchia. Des yeux noirs, pleins de feu, une physionomie ouverte, spirituelle, qui est la beauté des hommes, ainsi que l’air doux et modeste est celle des femmes, fesaient oublier la difformité du Cratès moderne, qui avait eu des succès en amour, et trouvé plus d’une Hyparchia. Doué d’une imagination vive et féconde, il était grand improvisateur: cette sorte de poètes est aussi nombreuse en Espagne qu’en Italie, surtout dans l’Andalousie et dans le royaume de Valence. Amants de la liberté et du plaisir, ils vivent dans l’insouciance et l’inaction; leur talent brille principalement dans les petites chansons, nommées décimas. Je donnais quelquefois à don Manuel un dernier vers, et sur-le-champ il en composait neuf autres, adaptés pour le sens et la rime, à celui que je lui avais donné. Il prétendait que les poètes espagnols descendaient des troubadours français. Il me conta qu’en 1388, un roi d’Aragon envoya une ambassade au roi de France, pour lui demander des poètes et des feseurs de chansons. Le roi de France fit partir aussitôt une compagnie de troubadours, qui apporta la gaie science et les plaisirs à la cour d’Aragon. Si votre monarque, lui dis-je, nous fesait aujourd’hui la même demande, nous pourrions lui fournir une légion de rimeurs parmi nous plus épais que mouches en vendange.
Don Manuel n’était pas seulement un enfant d’Apollon; il était aussi un élève d’Euterpe: il chantait très agréablement et s’accompagnait de la guitare ou de la harpe. Il avait la littérature d’un bel esprit; il connaissait ses poètes latins et espagnols; il parlait mal l’idiome français, mais il comprenait parfaitement nos auteurs. Il m’avoua qu’il n’avait étudié notre langue que pour lire Voltaire et Gil-Blas, quoique ce roman soit très-bien traduit en espagnol. J’ai lu, me disait-il, votre Racine; mais son principal mérite est dans le charme de son style, perdu souvent pour un étranger. Corneille me plaît davantage: la hauteur, l’énergie de ses pensées me ravissent. Il n’a manqué à ces deux grands poètes, que la verve et la fécondité d’imagination de Lopez de Vega et de Calderon. — Et à vos fameux auteurs, répliquai-je, que la sagesse et le goût des deux poètes français. Don Manuel ne fesait aucun cas des sciences abstraites; il appelait la métaphysique un ballon de billevesées; la botanique l’étude des gens pauvres d’imagination, et la chronologie la science des pédants. Il ajoutait qu’Adam s’était piqué les doigts, pour avoir touché à l’arbre de la science. Il était grand amateur de la bonne chère; il se disait docteur en l’art de boire; il était surtout passionné pour les femmes: la laideur même, pourvu qu’elle fût jeune, était pour lui une divinité. Non, s’écriait-il souvent, ce sexe ne sort pas de la côte d’un homme; il est émané, comme les fleurs, d’un rayon céleste. Milton, l’aveugle, a mérité sa cécité pour avoir appelé les femmes un beau défaut de nature (fair defect of nature).
Ce poète jovial était né dans la célèbre ville de Toboso, capitale de la Manche. Platon, me disait-il, rendait grâces aux Dieux de ce qu’ils l’avaient fait naître dans Athènes; et moi je les remercie de m’avoir jeté dans la Manche, et deux mille quatre cents ans plus tard. Ma chère patrie est le pays de la joie, de la danse et de l’amour. Je lui demandai des nouvelles de la belle Dulcinée. — Elle est, me répondit-il, avec Don Quichotte et Sancho dans les Champs-Élysées de Virgile, ou dans la région des héros d’Ossian: mais le petit bois où le chevalier de la Triste Figure attendait sa Divinité, existe encore. Plus d’un poète y va composer ses séguidillas,[151] qui sont comme notre vin, les meilleures d’Espagne.[152] C’est dans la Manche que l’imagination brillante de Miguel Cervantes Saavedro, a enfanté le premier roman du monde. Je vous raconterai, au sujet de ce roman, une anecdote qui prouve son mérite. Philippe III aperçut de son balcon, un étudiant qui, en lisant, se frappait souvent le front et riait aux éclats. Cet homme est fou, dit le roi, ou il lit Don Quichotte. Il l’envoya savoir, et en effet, l’étudiant lisait ce chef-d’œuvre.
Il n’est pas, dans mon pays, de villageois, de jolie paysanne, qui ne connaisse le chevalier de la Triste Figure et son écuyer Sancho. Nous avons encore un puits qui porte le nom de ce preux chevalier, où l’auteur prétend qu’il fit la veille des armes.[153] Je le priai de me donner quelque notice de la vie de ce grand écrivain. En France, son nom est plus connu que sa personne. — Je vais vous débiter tout ce que j’en sais. Il est né à Alcala de Henares, et, à la honte de l’Espagne, il est mort à l’hôpital en 1616, âgé de soixante-neuf ans; il avait une telle ardeur pour s’instruire, qu’il ramassait jusqu’aux morceaux de papier qu’il trouvait dans les rues, dans l’espoir d’y découvrir quelque chose; il fut poète et guerrier. Il perdit la main gauche à la bataille de Lépanthe; du moins il en perdit l’usage. Il fut prisonnier cinq ans à Alger: c’est à son retour qu’il fit des pastorales et des comédies. La première partie de son roman parut à Madrid en 1605, et eut un succès prodigieux. Elle fut traduite dans toutes les langues. La suite ne fut publiée qu’en 1615. Cet ingénieux écrivain, attaqué d’une hydropisie mortelle, répondit à un étudiant qui lui conseillait de s’abstenir de boire: D’autres m’ont donné le même conseil; mais je suis comme les plantes: tant qu’elles vivent elles aspirent les sucs de la terre. Ma vie tend à sa fin; et je trouve, par l’examen journalier de mon pouls, que dimanche prochain, au plus tard, il achèvera sa besogne, et moi, mon voyage. Après avoir reçu les sacrements le 18 avril 1616, il attendit la mort avec tranquillité. Dans cet état il disait et dictait des choses fort plaisantes; il dicta la dédicace, pour le comte de Lemos, d’un ouvrage intitulé les Travaux de Percile et de Sigismonde. Il lui disait: J’ai un pied à l’étrier; en partant pour les sombres bords, je salue monseigneur de mon dernier soupir: hier on me donna l’extrême-onction, et aujourd’hui je dicte ceci. Peu de temps avant d’expirer il proféra ces dernières paroles: «Adieu, ma chère cabane, et toi, Madrid, adieu; adieu, fontaines, Prado, et vous, campagne qui produit le nectar, où coule l’ambroisie; adieu, aimables et douces sociétés; adieu, théâtre, dont nous avons banni le sens commun; adieu, pâle famine, je quitte aujourd’hui mon pays pour éviter le triste sort de mourir à ta porte.» Mais rentrons dans la Manche. Vous citez, en France, l’enjouement et la vivacité des Provençales et des Languedociennes: nos belles de la Manche sont encore plus vives et plus enjouées; elles sont grandes, sveltes et jolies. Ce qui les rend plus aimables et plus piquantes, c’est leur penchant au plaisir et à l’amour; dès quelles entendent une guitare ou une seguidille, elles accourent en foule, dansent à la voix du chanteur, et au son de la guitare d’un aveugle qui accompagne la voix; et elles dansent avec tant de justesse et de grâces, prennent des attitudes si voluptueuses, que san Antonio ou san Francisco sentiraient sous leur froc leur vieux sang bouillonner dans les veines. Nos villageois même, vêtus encore comme Sancho, l’estomac couvert d’une vaste ceinture de cuir, dansent très-agréablement. Enfin, si Londres et Cadix sont les pays où le commerce a le plus d’activité et d’étendue, la Manche est le pays de l’Espagne où l’on chante et l’on danse le plus, ce que je préfère, car j’aime mieux rire et jouir que m’enrichir. J’aime beaucoup, lui dis-je, l’enjoûment et l’agilité de vos concitoyennes; mais votre guitare est un instrument bien triste: nous avons, dans le midi de la France, le tambourin et le galoubé, qui sont vraiment les organes de la joie et du plaisir.
Pour finir le portrait de don Manuel, au sortir de table, après un bon repas, il était sceptique ou déiste. En pleine santé, il ne songeait qu’au plaisir, se moquait des prêtres, et ne pensait non plus à la religion qu’aux habitants de la lune. Il disait alors que des trois paradis imaginés par les juifs, les chrétiens et les musulmans, c’était celui des musulmans qui le tentait le plus. «Le paradis des chrétiens me paraît sérieux et monotone; celui des juifs, selon le Talmud, est triste et ridicule; ils prétendent qu’ils mangeront d’un poisson que Dieu leur prépare depuis le commencement du monde, et qu’ils boiront du vin d’une bouteille que Dieu leur tient en réserve: je leur souhaite bon appétit; mais les houris de Mahomet sont bien séduisantes, et embellissent bien un paradis.» Ce poète n’a pas toujours pensé de même; à l’âge de quinze ans, ayant lu la Vie de saint Augustin, navré de repentir comme lui, sans être encore aussi coupable, embrasé d’une ferveur nouvelle, il prit l’habit de saint Dominique; mais au bout de dix-huit mois, moins heureux qu’Augustin, la grâce l’abandonna, il jeta le froc pour courir après une jeune fille, et le jacobin embrassa la secte d’Épicure; mais au moindre danger, au premier accès de fièvre, il voyait le diable prêt à le saisir. Il craignait le tonnerre, et tant que l’orage durait, il restait froid et silencieux: mais aussitôt qu’il cessait, il reprenait sa gaîté, et avouait que le seigneur Jupiter lui avait fait grande peur avec sa foudre à neuf rayons. Au reste, disait-il, je ne prétends pas être plus brave que l’empereur Auguste, qui allait se cacher quand le tonnerre grondait. Je partageai mon dîné avec ce bel esprit de la Manche, et comme Bacchus, après l’Amour, était sa seconde divinité, il avait apporté, avec une chemise, quelques livres, et sa guitare, deux bouteilles d’excellent vin. Nunc est bibendum, s’écriait-il en le versant, dissipat evius curas edaces. Je gage, ajoutait-il, que vous n’avez jamais bu d’aussi bon vin! c’est du Lagrima de Malaga, qui est le tocane, ou la mère goutte du raisin d’un des meilleurs cantons de cette province. Si Horace l’avait connu, il aurait chassé de sa table et de ses vers son gros Falerne, et son vieux Cécube, pour boire et célébrer le Lagrima. — Puisque vous connaissez si bien le vin de ce canton, si cher au fils de Sémélé, apprenez-moi quelle est la quantité qu’il produit, et quels sont ceux de meilleure qualité.— On récolte, année commune, dans la banlieue de Malaga, environ soixante-dix mille arrobes de vin.[154] Les plus estimés, après le Lagrima, sont le Tierno, le Moscatel, et surtout le Pedro-Ximenès. On classe encore ces vins suivant le temps de leurs récoltes. La première se fait au mois de juin, et donne un vin qui a la consistance du miel. La seconde est en septembre, elle produit un vin sec et plus agréable: on cueille ensuite les raisins tardifs, qui produisent le véritable Malaga. Parmi les bons vins on place encore celui de Guindas, c’est du Malaga ordinaire, dans lequel on fait infuser des bourgeons de bigarreautiers, dont le fruit s’appelle ici guinda.
L’après-dînée, don Manuel, fidèle à la coutume et au sommeil, fit la sieste; je ne pus l’imiter, et je lus Don Quichotte. A son réveil nous le lûmes ensemble, et il m’en fit remarquer les beautés, l’agrément, et le sel des saillies, émoussé, disait-il, dans nos traductions françaises, ajoutant que les traductions italiennes et portugaises étaient bien supérieures à la nôtre. Nous quittâmes la prose de Cervantes pour la poésie de l’Araucana, poème de don Alonzo Ersilla que don Manuel plaçait à coté de l’Arioste, du Tasse et de Milton.[155] Vous êtes Espagnol, lui dis-je, comme monsieur Josse était orfèvre. — Je sais, me répondit-il, que Voltaire critique ce beau poème; mais l’ingénieux auteur de Don Quichotte, et vingt de nos beaux esprits l’admirent, et ont nommé ce poète le Lucain, ou l’Homère espagnol. Voltaire n’entendait pas notre idiome, le plus riche de l’univers, dont l’harmonie imite le cri des animaux, le murmure de l’onde fugitive, le bruit du tonnerre, le sifflement des vents. Charles-Quint, qui parlait alternativement italien, français, allemand et espagnol, réservait cette dernière langue pour Dieu et pour les jours de représentation. Selon la tradition orale du pays, Dieu, sur le mont Sinaï, parlait à Moïse dans le dialecte castillan. — Apparemment qu’il ne savait pas encore l’hébreu. — A propos de l’Araucana, je vous confierai que j’ai sur le métier un grand poème descriptif sur la Nature, en dix-huit chants; j’embrasse dans mon plan, les cieux, la terre et la mer, les hommes et les animaux. — Ce plan est magnifique; vous allez promener voire lecteur dans une vaste galerie, d’où il sortira les yeux et la tête fatigués. — Ce n’est pas mon affaire; pour le reposer, j’accumulerai les notes, j’en ai déjà une grande provision. Dans la première, je rappelle la mort d’Abel. — De peur qu’on ne l’oublie. — La seconde peindra le déluge universel. — Que sans doute vous prouverez? — Dans ma troisième, je conterai les amours d’Héro et de Léandre; dans la quatrième, je citerai quelques événements du siége de Troie; dans la cinquième, je vous mène à la bataille d’Actium. — Vous allez étaler une vaste érudition, et vous pouvez mettre pour épigraphe, à la tête de ces notes:
Indocti discant, ament meminisse periti.[156]
Je reçus, l’après-dînée, une seconde visite du grand-vicaire, qui voulait absolument me livrer les appas de la sensible Angélique. Il me demanda si je persistais toujours dans mon refus. — Oui, monsieur; et le grand Turc sera plutôt chrétien que je ne serai l’époux de mademoiselle Angélique. Il me peignit alors la tristesse, la douleur de cette Ariane abandonnée, l’opprobre dont je couvrais une famille noble, qui se vengerait peut-être de cet affront, et les reproches que je devais me faire. — Monsieur, lui dis-je, notre premier juge sur la terre, c’est notre conscience; la mienne ne me fait aucun reproche, car je n’ai rien promis. A l’égard de la vengeance dont vous me menacez, un officier français est au-dessus de la crainte; Dieu et mon épée, voilà mes protecteurs. Mais vous, monsieur, ministre d’un Dieu juste, loin d’interposer votre ministère pour perdre un innocent, vous devriez faire rougir dona Angelica de l’injustice de ses prétentions; lui faire observer qu’un hymen formé par la force, par des lois iniques, offense Dieu et la morale. — Mon devoir est de prêter l’appui de la religion à une jeune fille abusée, et je dois le remplir. Vous n’avez plus rien à ajouter? — Non, monsieur; je vous prie seulement de dire à monsieur le corrégidor qu’il me retient injustement en prison, et à la senora Angelica, que je lui souhaite un époux digne d’elle; mais que, fût-elle reine de Valence, et aussi belle que Vénus, je ne l’aimerai ni ne l’épouserai jamais. — Nous verrons, répondit-il, en me saluant. Don Manuel m’apprit que cette ardente Angélique avait un frère qui passait pour un valiente, un guapo (un brave, un vaillant). Eh bien, je l’attends, lui dis-je; un gentilhomme français vaut bien un hidalgo d’Ibérie; nous battons les Espagnols depuis la bataille de Rocroi.
Le lendemain, j’eus la visite de don Inigo et de la tendre Rosalie, qui me dit qu’elle avait bien pleuré à la nouvelle de mon emprisonnement, et que mon malheur lui avait fait oublier les siens. Don Inigo m’apprit que ma détention divisait la ville en deux partis, l’un est pour la senora Angelica, et l’autre pour vous. Cependant, ajoutait-il, celui-ci ne vous croit pas tout à fait exempt d’imprudence et de légèreté; mais ils disent que votre ignorance des lois et des coutumes du pays doit faire pardonner votre faute. Les partisans d’Angélique crient que c’est une fille noble; que l’honneur des familles, la sainteté de la religion et l’ordre de la société sont intéressés dans cette affaire. — Par Saint Jacques et par la triple Hécate, s’écria don Manuel, il faut consulter l’honneur de la nation qui nous commande les égards et l’indulgence pour les étrangers, et non le caprice et la passion d’une jeune fille. On vint chercher don Inigo de la part du corrégidor. C’est sans doute, me dit-il, au sujet de votre affaire. Je reviendrai demain vous rendre compte de cette entrevue. Dona Rosalia me promit d’aller tous les jours à la messe pour obtenir ma délivrance. Vous avez, lui dis-je, la voix et la figure d’un ange, et, à coup sûr, vos prières seront exaucées.