Parmi les livres que m’avait envoyés don Inigo, je trouvai un exemplaire de Fray Gerondio, ouvrage plein de sel et de philosophie, d’un jésuite nommé le père Isla. C’est une satire très-enjouée, très-ingénieuse, contre les mauvais prédicateurs. Selon lui l’un de ces prêcheurs, comme les nomme Montaigne, fait dire à Dieu: «Les vices, les crimes des chrétiens ne sont que des bagatelles, des fautes légères; les hérétiques, les juifs, les mahométans, voilà mes vrais ennemis, ceux que j’abhorre, parce qu’ils m’attaquent dans ma réputation, dans mon honneur et dans ma gloire». Un autre sermoneur, voulant prouver à son auditoire comme quoi Dieu voyait tout sans être vu, s’enfonça dans le fond de sa chaire, et de-là cria à ses auditeurs: «Me voyez-vous? — Non, répondirent plusieurs voix. — Eh bien, moi, je vous vois tous (il regardait alors par un petit trou pratiqué dans la chaire); c’est ainsi que Dieu vous aperçoit sans être vu de vous.» Il faut convenir que ce sermon est digne d’être prêché devant les Caffres ou les Hottentots. Voici des extraits de deux sermons, tout aussi bizarres, du fameux Vincent Ferrier, le patron de Valence. Ces discours, sermones sancti, sont mêlés de fragments de latin. La Fontaine a trouvé le calendrier des vieillards dans son panégyrique de Saint Jean-Baptiste.

«Vous savez, mes frères, dit Saint Vincent, l’histoire de cette dévote qui, toutes les fois que son mari lui adressait une requête amoureuse, trouvait toujours quelqu’excuse pour le refuser. Si c’était le dimanche: Quoi! disait-elle, songer à cette drôlerie le jour de la résurrection de notre Seigneur? Si c’était le lundi: Ah! monsieur, penser aux vivants le jour où vous devez prier pour les morts! Le mardi, c’était la fête des anges; le mercredi, c’est aujourd’hui que J. C. a été vendu; le jeudi, c’est le jour que notre Seigneur est monté au Ciel; le vendredi, notre Sauveur est mort pour nous sur la croix; le samedi était un jour consacré à la Vierge. Ce pauvre mari, voyant qu’elle avait toujours quelque excuse en main, appela sa servante, et lui dit: Marie, vous viendrez ce soir passer la nuit avec moi. — Volontiers, monsieur. La femme voulut alors prendre sa place auprès de son époux. — Non pas, s’il vous plaît, madame; nous sommes, nous, de pauvres pécheurs, vous aurez la bonté de prier Dieu pour nous. Il ne voulut plus entendre parler d’elle, et continua de se damner avec sa servante.»

Voici un autre sermon sur la parure des femmes.

«N’est-ce pas faire l’œuvre du démon que de vouloir changer, comme font les femmes, en se peignant le visage, ce que Dieu a créé? Sentez-vous, mesdames, quel affront c’est pour Dieu? corrigeriez-vous le tableau d’un habile peintre? Dieu n’a pas besoin qu’on lui montre à peindre, il en sait bien autant que vous. Il vous a donné un sein rond et volumineux, et vous voulez vous faire une petite gorge; il vous a donné de petits yeux, et vous en voulez de grands; vous êtes nées avec des cheveux noirs, et vous les changez en crins roux, comme la queue d’un bœuf. Aussi qu’arrive-t-il? quand vous priez Dieu, il détourne la tête, et prend vos figures pour des têtes de diables; et si vous lui disiez: Seigneur, je suis votre créature; il vous répondrait: vous mentez, je ne vous connais pas.»

Il recommande ensuite aux dames de porter du linge blanc, ne vir sentiat malum odorem. Il appelle les moines grossos porcos. La lecture de cet ouvrage adoucit l’ennui de ma captivité. Cicéron, en parlant des livres, a dit: adversis solatium et perfugium præbent.[147]

Je reçus une lettre de don Pacheco qui me parlait du désir que lui et Séraphine avaient de me revoir; ils accusaient la longueur de mon voyage.

«Je trouve, me disait-il, ma fille triste et préoccupée; sans doute votre retard en est la cause. Hâtez-vous donc, mon cher capitaine; plus de délais, plus d’excuses: le véritable amant franchit les montagnes, traverse les rivières à la nage, combat, terrasse les géants et les monstres pour jouir de la présence céleste de sa bien-aimée. Arrivez donc bien vite, et nous vous recevrons au bruit des tambours et des castagnettes. Séraphine, à votre arrivée, parera el senor San Joseph d’un habit magnifique, de belles dentelles, et l’entourera de fleurs et de lumières pour le remercier de votre heureux retour.[148] Dios guarde a usted.

Don Pacheco y Nunes Lasso.»

Cette lettre aigrit ma douleur, irrita mon impatience. Quoi! disais-je, la belle Séraphine languit, souffre de mon retard, occasionné par le fol amour d’une laide créature qui me retient en prison, qui veut m’épouser malgré moi, m’enlever à celle que j’adore! Non, belle Séraphine, je vivrai et mourrai fidèle! Ce qui augmentait mes craintes et mon inquiétude, c’était le motif de ma détention. Séraphine croira-t-elle à mon innocence? La jalousie est incrédule. Un jaloux est comme un voyageur qui se trouve la nuit dans une forêt; son imagination change en spectres, en fantômes, tous les objets qui frappent ses yeux. Au milieu de cette agitation, je crus pourtant qu’un récit sincère me justifierait mieux que tous les subterfuges du mensonge. La verdad, dit un proverbe espagnol, come olio siempre anda en so.[149] Je répondis à don Pacheco, en lui racontant naïvement mon malheur et sa cause, et l’assurant que je braverais plutôt les foudres de l’inquisition, les tortures, la mort, que de consentir à épouser la senora Angelica.

Heureusement un bel esprit espagnol vint partager et adoucir ma captivité. Il s’appelait don Manuel Castillo. Il se disait de la famille de don Joseph Castillo, peintre, qui a laissé un nom en Espagne. Le besoin, la solitude nous lièrent bientôt: il me conta la cause de son emprisonnement. Un grand d’Espagne, le duc de Figueroas, l’avait surpris tête-à-tête avec sa maîtresse, et l’avait insulté vivement. Don Manuel s’était vengé en poète, par des épigrammes; et le duc, en grand seigneur, avait abusé de son crédit pour le faire enfermer.