Une belle, à trente ans, nous avouer son âge,

Que vous ne me verrez, de ce vieux sermonneur,

Revenir écouter le pieux radotage.

Nous sortîmes enfin de Grenade; le premier regard de l’aurore nous vit en chemin pour nous rendre à Cordoue, où tendaient tous mes vœux, où la fidèle Séraphine devait me faire oublier les peines du voyage, m’enivrer des délices de l’amour. Nous traversâmes la plaine de la Vega (verger), qui a huit lieues de large et vingt-sept de circonférence. Elle est environnée de montagnes, de collines couvertes d’oliviers, de mûriers, de vignes et de citronniers, arrosée de plusieurs rivières et de quantité de ruisseaux qui serpentent sur des prés toujours fleuris. La nature y répand avec profusion ses richesses et tout son luxe, et cependant cette plaine délicieuse est le lieu de la terre où le sang humain a coulé avec le plus d’abondance, dans la longue lutte des Maures et des Chrétiens. Le fameux Rodrigue, roi d’Espagne, qui avait déshonoré la fille du comte Julien, y livra aux Maures la plus terrible des batailles: elle dura huit jours, d’un mercredi à l’autre; la nuit séparait les combattants, et la mêlée recommençait au lever du soleil. Rodrigue combattit en héros, il disparut et l’on n’a jamais su sa destinée. Au souvenir de tant de sang et de carnage, au milieu de ce verger si riant et créé pour les jouissances de l’homme, j’éprouvais un sentiment de tristesse; mon imagination voyait des torrents de sang, des membres épars et sanglants, des cadavres infects qui couvraient ces riches tapis de verdure et de fleurs. Et ce qui m’affligeait le plus, c’est que ce tableau m’inspirait de l’aversion et du mépris pour l’espèce humaine.

On compte vingt-deux lieues de Grenade à Cordoue: nous dînâmes à Alcala la Réal; notre calessero nous proposa d’apprêter notre dîné, en nous disant: Pereza llave de probreza.[24] Cet homme, âgé d’environ trente ans, avait un air robuste, des sourcils épais qui ombrageaient deux petits yeux pétillants, une barbe noire et touffue, un front vaste et proéminent, de larges épaules et une physionomie pleine de mouvement. Tout annonçait un tempérament ardent et une ame vigoureuse. Pendant toute la matinée, il avait marché à côté de sa mule, l’air sombre et réfléchi, sans prononcer une parole. En préparant pour nous du mouton grillé, il apprêtait pour lui une soupe de pain assaisonnée avec de l’huile et trente gousses d’ail. Comment, lui dis-je, vous comptez vider cette vaste marmite? — Par saint François, le fondateur des franciscains et mon patron, je la digérerai aussi facilement que le prophète Mahomet digérait son dîné, quoiqu’il mangeât pour trois personnes, et que sa digestion se fît dans trois heures. Voilà une grande faveur du Ciel, lui dit don Manuel, surtout lorsqu’il donne les moyens d’acheter des livres. Mais, senor Francisco, vous êtes bien savant; comment connaissez-vous le grand prophète des croyants? — Debaxo de mala capa, suele aver buen vivido,[25] répondit le docte muletier. Mais le dîné est prêt, dînons; nous avons du chemin à faire. Ce repas fut aussi vite expédié que la messe d’un aumônier de château, et nous remontâmes en voiture. En gravissant par un chemin pénible et rocailleux, nous mîmes pied à terre pour être moins secoués et faire jaser ce Francisco qui paraissait avoir de l’esprit et une certaine éducation. Il nous dit, en nous entendant pester contre le chemin: Non si conosce il bene, si prima non si prova il male.[26] Francisco, lui dis-je, convenez-en franchement, vous n’avez pas toujours mené la mule et endossé le sarrau? — Non, par saint Jacques! tel que vous me voyez, j’ai porté le froc et la barbe de capucin. — Vous, capucin? — Oui, j’ai vécu quinze ans dans une capucinière, et neuf mois dans une fosse qu’ils nomment in pace, où ces boucs me firent jeter. — Il est donc vrai que cet horrible supplice existe dans les couvents? — Oui; j’en frémis encore de rage, et je me cache sous cet habit pour me venger de tous les capucins que je rencontrerai. Cada hormiga tiene su ira.[27] — Veuillez nous donner quelques détails sur cet horrible supplice. Alors Francisco, après avoir donné un coup de fouet à sa mule et l’avoir exhortée dans son langage à doubler le pas, commença ainsi sa narration: L’in pace est une fosse creusée en terre à quarante pieds de profondeur, sur trois ou quatre de largeur; c’est l’antre des taupes, inaccessible au jour, où l’on ne respire qu’un air humide et pernicieux.[28] Avant de m’y descendre, ou me fit comparaître devant le chapitre des longues barbes. Je m’assis sur une sellette, et l’on me lut ma sentence. Je ne sourcillai pas; je jetai seulement sur mes juges un œil de mépris et d’indignation. Après cette lecture, on me mena en procession, la croix me précédait; chaque capucin, tenant un cierge, psalmodiait le Libera. Ensuite, après m’avoir aspergé d’eau bénite, on me descendit dans cet abîme infernal, où l’eau et un pain grossier étaient ma seule nourriture. — O fortune! ô vanité des vanités! s’écria don Manuel, un capucin devenir muletier! Ainsi Denis le jeune fut maître d’école à Corinthe; ainsi Persée, roi de Macédoine, fut promené en esclave dans Rome devant le char de son vainqueur. — Ainsi, ajoutai-je en riant, Cléopâtre et Marc-Antoine à Alexandrie, Pompée sur son rivage, Marius à Minturnes, éprouvèrent les caprices de la fortune. — Oui, vous avez raison, et cela est si commun, que ce n’est pas la peine d’en parler. — Je vivais, continua Francisco, dans la rage et le désespoir, implorant la mort à grands cris. Vingt fois j’ai voulu me briser la tête contre le mur; mais la religion, la peur de l’enfer et l’espoir de la vengeance me retenaient. Je n’étais plus qu’une momie, une ombre, lorsque la discorde vint souffler son venin dans l’ame de ces bipèdes enfroqués. Il s’agissait de nommer un supérieur: de-là les cabales, l’ambition, les injures, la haine; les partis en vinrent aux mains, armés de bâtons, de chaises et de bréviaires qui volaient à la tête des uns, des autres. Pendant ce combat, un jeune moine de mes amis, vint m’ouvrir mon cachot. Hélas! ma vie était épuisée, mes yeux ne pouvaient supporter la lumière, et mon libérateur était obligé de me traîner. A cent pas de la maison, je m’évanouis; heureusement nous étions près d’un ruisseau: le jeune moine m’en baigna le visage, et sa fraîcheur me rendit à la vie. Enfin, nous parvînmes à la chaumière d’un paysan charitable, qui me cacha dans son grenier pendant trois semaines. Une nourriture abondante et saine rétablit bientôt mes forces, et l’ardeur de la vengeance donna à mon ame une nouvelle énergie. Malheur aux capucins que je rencontrerai! J’en demande pardon à Dieu et à la Madonne: mais je suis Espagnol et moine, et, dussé-je périr, je les assommerai ou les couperai comme des chevaux entiers! Cet homme pensait comme la Cléopâtre de Corneille:

Tombe sur moi le Ciel, pourvu que je me venge!

Nous lui demandâmes s’il pouvait nous confier la cause de la haine et du crime de ses confrères. — Vous paraissez des gens d’esprit incapables de me trahir, et la sérénité de votre physionomie inspire la confiance. Mes parents étaient pauvres et très-pieux. J’avais à peine atteint ma septième année, que je fus dévoué à saint François et revêtu d’un petit habit de capucin. A quinze ans, j’entrai dans cet ordre; j’étais doué d’une excellente constitution et d’un tempérament monacal qui se développait et s’irritait avec l’âge. Troublé, agité de mes nouveaux besoins, je les combattis avec courage et opiniâtreté. La religion, sans réprimer mes sens, jetait l’effroi dans mon ame. Je souffrais, ma tête s’égarait; si je rencontrais une jeune femme, elle me paraissait environnée d’étincelles. Je frémissais, je rugissais; la nuit, les songes épouvantaient ma conscience. Je me levais alors, me jetais au pied de la croix, et demandais pardon à Dieu du crime de la nature. J’eus des accès violents de frénésie. On me lia, et deux saignées copieuses calmèrent mes sens et rétablirent ma raison. Les pères me disaient que c’était le démon qui s’était emparé de moi, et que leurs prières l’avaient chassé de mon corps; mais ce démon revint bientôt avec la santé. Enfin, me promenant un jour à quelque distance du couvent, j’aperçus une jeune fille, assise devant sa chaumière; elle se leva et vint me baiser la main. Mille étincelles sortirent de ses yeux ou des miens; éperdu, hors de moi, je la serrai dans mes bras et mes lèvres pressèrent les siennes. Je ne vis, je n’entendis plus rien; mon ame s’évanouit. La jeune fille apercevant sa mère, m’en avertit et s’éloigna. Je me retirai poursuivi de l’image de la belle Antonia, et enflammé du baiser brûlant que j’avais savouré. Plus de repos, mon sang coulait à flots précipités et bouillonnait dans mes veines. Dans le silence de la nuit, je brûlais, je soupirais, je poussais des cris de fureur. Quelquefois j’étais près de succomber; mais la religion, armée de ses vengeances, m’arrêtait sur le bord de l’abîme. Quelquefois cependant je me disais: Les patriarches, ces élus du Seigneur, avaient des femmes, des concubines; Abraham reçut Agar dans son lit; Rachel et Lia, femmes de Jacob, lui amenèrent deux servantes. Les gens du monde ont des épouses, des maîtresses et le paradis sur la terre, et moi mon partage est l’enfer dans l’un et dans l’autre monde.

Je restai trois jours dans cet état convulsif, consumé comme un tison ardent de mes propres feux. Le quatrième jour je sortis de grand matin, entraîné malgré moi, ignorant où j’allais, tremblant de tous mes membres. Je me trouvai, sans le savoir, à la porte de la jeune Antonia. Elle était avec sa mère, qui me reçut avec le respect dû à la barbe et à la robe d’un capucin; mais le sourire de la fille me toucha plus que la vénération de la mère, qui sortit heureusement pour aller puiser de l’eau. Je demandais à Antonia si je pourrais la voir en particulier. Oui, me dit-elle; je vais porter des fromages à la ville, je passerai par le petit bois, et vous pouvez m’y attendre. Sur cet avis, je pris congé de la mère, et je courus au rendez-vous. Il était un peu écarté du chemin; ce bois était au pied d’une colline, une ombre épaisse et solitaire en fesait l’asile du mystère et du plaisir. J’attendis Antonia en me promenant à grands pas, dans une agitation, dans une lutte cruelle entre la crainte, le remords et le cri de la nature. Elle parut; l’étincelle qui met le feu au canon ne produit pas une explosion plus rapide que celle que j’éprouvai à l’aspect de cette nouvelle Ruth. L’ivresse, le délire, suspendirent toutes les facultés de mon ame; je m’égarai dans un ravissement extatique. Depuis ce jour mon existence fut changée: j’habitai un monde nouveau; le calme, la sérénité, rentrèrent dans mon ame; mon sommeil devint plus tranquille; la nature s’embellit à mes yeux; mes affections furent plus douces; j’aimais tous les hommes, je chérissais la vie dont le fardeau m’avait accablé; j’eus plus d’amour pour l’Être-Suprême; mon cœur satisfait, au lieu de prières, de vœux sombres et fanatiques, lui offrait l’hymne de la reconnaissance: j’étais heureux, mais je cueillais des fleurs sur un volcan. Le père gardien, rusé scélérat, suspectant le motif de mes fréquentes promenades, fit suivre mes pas; on découvrit le fortuné trésor que renfermait une pauvre cabane: ce vieux Sycophante résolut de me l’enlever, ou du moins de le partager avec moi. Il m’envoya avec un compagnon, sous un mauvais prétexte, à Ossuna, où nous avons un couvent. Le supérieur de cette communauté me retint quinze jours; et, n’ayant nul motif de me garder plus long-temps, il m’accorda mon retour, que je ne cessais de solliciter. Rentré dans ma capucinière, je me hâtai d’aller revoir ma chère Antonia; elle m’apprit les fréquentes visites du gardien, ses projets de séduction, son cynisme, ses promesses, ses offres pécuniaires pour ébranler sa fidélité. Ma mère, me dit-elle, le reçoit avec vénération; elle croit recevoir dans sa maison un envoyé du Ciel, un saint Vincent, un saint Antoine. Je lui demandai à quelle heure il venait ordinairement chez elle; c’était l’après-dînée. Eh bien, lui dis-je, la première fois qu’il viendra, retenez-le jusqu’à la nuit: elle me le promit. D’après cette instruction, je guettai mon renard; et le jour que je le vis partir pour la chaumière, j’allai me tapir en embuscade derrière un rocher qui borde la route. Là je quittai ma robe, mes sandales, et, vêtu à la légère, armé d’un gros bâton, j’attendis ce hideux pécheur. Le crépuscule régnait lorsqu’il parut; je m’élance sur lui, et je donne à ses épaules une leçon qui dut faire une forte impression sur sa vieille ame. Il beugla, il cria au meurtre, à l’assassin. Quand je crus la correction assez forte, assez mémorable, je revins derrière mon rocher, repris mes habits, et, par un sentier détourné et plus court, je regagnai le couvent d’un pas rapide. Lorsque le révérend arriva, nous étions au réfectoire; il entre, pâle, défait, se traînant avec peine. Nous l’environnons, l’interrogeons; il répond qu’il a fait une chute dans un fossé, et qu’il a le corps brisé, moulu. Je lui conseillai d’aller se mettre dans son lit, et de se faire frotter la partie souffrante avec de l’eau-de-vie. Il me remercia avec l’air de l’amitié. Huit jours s’écoulèrent sans qu’il laissât échapper aucun signe de ressentiment. Je me crus hors du soupçon. Je repris ma sécurité, et retournai au petit bois consacré à l’amour. Des témoins apostés veillaient sur moi. Depuis quelques jours un ex-voto d’argent avait disparu d’une chapelle de la Vierge. L’infâme hypocrite assembla les vieilles barbes conventuelles, et fit entrer des témoins qui dénoncèrent mon libertinage. Le gardien s’écrie alors: Un crime en entraîne un autre; allons voir si l’ex-voto, enlevé dans l’église, n’aurait pas été volé par ce faux frère, qui, comme Judas, vendrait J. C. pour trente deniers. Il part soudain à la tête de ces vieux boucs; on entre dans ma cellule, on fouille, et l’on trouve l’ex-voto dans ma paillasse, où ce misérable l’avait caché. Mon libertinage, mon vol prouvés devant ce consistoire infernal, ma perte fut décidée. A minuit, lorsque j’étais plongé dans un profond sommeil, quatre frères entrent dans ma chambre, se jettent sur moi, me lient les mains, et, après les cérémonies dont je vous ai parlé, je fus descendu vivant dans mon tombeau. Depuis, j’abhorre tous les capucins, tous les moines, et même je ne crois plus à la religion; je vis comme une bête, et je serai damné comme un chien. Ah! père Francisco, s’écria le poète de la Manche, pourquoi damnez-vous les chiens? Il n’y a chez eux ni capucins, ni in pace, ni saint-office; ils ne font mal à personne, et vivent en honnêtes gens. Je crois que ce drôle-là, me dit don Manuel tout bas, est né sous le signe du scorpion. Laissons cela, reprit l’ex-capucin; j’aperçois de loin la pena de los Enamorados (le rocher des Amoureux): je vais vous conter leur histoire, plus tragique que la mienne. La buena posa quiebra el dia.[29] Dans le temps que les Maures régnaient encore à Grenade, un chevalier français fut fait prisonnier. C’était un homme d’une figure si agréable, il avait tant de grâces dans l’esprit et les manières, que le roi lui laissa sa liberté, et le traita avec beaucoup de douceur. Ce monarque avait une fille charmante, qui était à cette aurore de la jeunesse, où l’amour est le premier besoin du cœur. Bientôt, éprise de ce jeune Français, elle trouva le moyen de le voir et de lui découvrir ses sentiments. Il l’aima à son tour; la confiance, le plus grand charme de l’amour, resserra leur chaîne, et accrut leur bonheur. Ils en jouissaient en secret, sans penser que le glaive était suspendu sur leur tête. L’envie a sa demeure dans le palais des rois. Les courtisans soupçonnèrent l’intelligence des deux amants. Le soupçon malin est toujours certitude à la cour. Le bruit de cette intrigue mystérieuse parvint aux oreilles du monarque. Une des femmes de la princesse l’avertit de ce malheur. A cette nouvelle, tremblante, épouvantée, elle vit que la fuite seule pouvait sauver ses jours et ceux de son amant; elle le fit avertir. Celui-ci, au milieu de la nuit, vint l’attendre à une porte secrète du palais. La princesse arrive seule, monte en croupe, et, sous la garde de l’amour, ils courent dans la campagne. Hélas! l’amour les abandonna: ils étaient poursuivis. A la pointe du jour, se voyant au moment d’être atteints, ils gravirent sur ce rocher fort élevé, qui fut bientôt entouré par les satellites du prince. Alors ces tendres et malheureux amants, morts à l’espérance et au bonheur, se font les adieux les plus touchants, se donnent les derniers baisers; après quoi, enlacés, serrés dans les bras l’un de l’autre, ils se précipitent du haut du rocher, et la mort termina leur amour et leur vie. Mais, senores, continua le père don Francisco, remontez dans la voiture, et marchons: les oiseaux commencent à chanter, et nous annoncent le coucher du soleil, et nous devons souper à la baena.

Nous y arrivâmes épuisés de fatigue et de faim. Le cabaret et le soupé étaient, comme à l’ordinaire, fort mauvais; mais l’ex-capucin nous amusa par ses récits.

Il nous éveilla dès l’aube matinale en nous criant: Exurge Domine. Notre toilette fut bientôt faite, et nous voilà en marche pour Cordoue. J’étais radieux de joie et d’espérance; j’allais enfin revoir la beauté que j’aimais, que j’adorais, et qui allait combler mes vœux et me donner une nouvelle existence. Vers le soir, lorsque j’aperçus les tours de la ville, je m’écriai: Je jouirai de sa présence! Nous voici, me dit don Manuel, chez les descendants des Vandales, qui appelèrent ce royaume Vandalousie, d’où dérive le nom d’Andalousie. Votre belle Séraphine descend peut-être d’un Vandale. — Mon cher poète, nous venons tous de loin, et nous devons tous être également fiers ou également humbles.