Il était nuit close quand nous entrâmes dans la ville. Descendus à la posada, nous fîmes nos adieux à l’ex-capucin, en lui recommandant la toison de ses confrères. Il nous promit de les tondre en habile barbier, et de se faire un oreiller de leurs barbes.
Si près de l’objet de mes vœux, au moment de le revoir, il était difficile de jouir du sommeil: toute ma nuit fut agitée par les rêves de l’espérance, par l’image de Séraphine, et l’attente d’un jour si fortuné. Ces pensées, mon impatience, retardaient la marche des heures; je craignais une nuit éternelle. Fatigué de ma couche, j’épiai à ma fenêtre le lever de l’aurore. Dès qu’elle parut, je commençai ma toilette; je me promenai dans ma chambre, en attendant la neuvième heure. Enfin elle sonna, et je partis. Don Manuel me recommanda de ne pas l’oublier dans l’ivresse de l’amour. Vous savez qu’Horace a dit:
Nil ego contulerim jucundo sanus amico.
—Et notre La Fontaine, répliqu’ai-je:
Qu’un ami véritable est une douce chose!...
Ainsi croyez, mon cher Manuel, que l’amour ne fera nul tort à l’amitié.
Je prends un guide, je cours dans les rues sans rien voir, rien entendre. Eh! qui n’est pas en délire, qui peut avoir plus d’une pensée au moment de revoir, après une longue absence, un objet adoré? J’arrive tout palpitant chez don Pacheco, je le demande; on m’introduit dans sa chambre: il prenait son chocolat; à mon aspect, il jette un grand cri de joie, renverse sa tasse, et vient à moi les bras ouverts, en s’écriant: Cher chevalier, à la fin vous voilà! soyez le bien venu; et vite, Antonio, du chocolat pour le cher capitaine. On apporte le chocolat. Pendant que je le prenais, don Pacheco me fit cent questions sur ma santé, mon voyage, mais ne me parlait pas de sa fille. Impatienté, j’en demande des nouvelles. Ah! s’écria-t-il, oubliez-la, è una desdicada (c’est une malheureuse)! Elle n’est plus dans la maison. Où donc est-elle? repris-je en tremblant. — Elle est avec sou mari; c’est une ingrate, une perfide. A ces mots je pâlis, mon sang se glace dans mes veines; je veux parler, ma voix expire; enfin je prononce en soupirant: Quoi! elle est mariée? — Oui, depuis quinze jours, sans mon consentement. Elle m’a fait manquer à ma parole; mais je suis hidalgo, homme d’honneur, militaire; je me battrai avec son indigne mari: si je le tue, comme cela doit être, vous épouserez sa veuve. J’écoutais, morne, accablé et presque inanimé. Enfin, reprenant mes esprits, je lui dis: Non, senor, je ne veux pas exposer votre vie, pas même la mienne: je renonce à votre fille. — Cher chevalier, vous êtes trop généreux; je suis désespéré de ne pas vous avoir pour gendre. — Elle a donc osé se marier sans l’aveu de son père? — Vous connaissez nos usages, nos lois religieuses, qui neutralisent l’autorité des parents, et permettent aux enfants de se marier au gré de leurs caprices: mais vous n’achevez pas votre chocolat? — J’en ai assez. — Allons, senor capitano, remettez-vous; courage! Vous avez fait six campagnes, vous avez bravé le canon: ne vous laissez pas abattre par l’infidélité d’une petite fille, indigne, par sa conduite, d’être la femme d’un chevalier français. Imitez-moi: je suis plus offensé que vous, et j’ai supporté ce revers avec fierté et courage. J’ai dit: Dieu l’a voulu; cette pensée console et fortifie l’ame. Voici comme la chose s’est passée.
C’était un jour de fête, je revenais de la grand’messe; je trouve chez moi un ecclésiastique qui m’attendait: il était député par le grand-vicaire de ma paroisse. Je le reçois avec les égards et le respect que l’on doit à tout homme honoré du sacerdoce. Il me dit qu’il venait chercher ma fille de la part du grand-vicaire. — Eh! pourquoi? Quel rapport a-t-il avec elle? — Il va la déposer chez votre tante dona Elvira. — Et la raison? ma tante radote, elle a quatre-vingt-cinq ans, et que fera ma fille chez elle? — Dona Séraphina a promis sa foi à don Juan y Alonzo della Roca; ils sont liés par des engagements et des promesses réciproques; et l’église va resserrer et confirmer leurs nœuds. — Quoi! sans ma permission, sans m’avoir consulté? Quel est donc cet homme, ce don Juan de la Roca? je ne connais pas ce nom. — C’est le fils d’un riche négociant de Cadix. — Comment, un commerçant, un roturier ose aspirer à la main de la fille de don Pacheco, y Nunès, y Garcie Lasso, conde de Montijo, de la orden de Santiago, gentilhomme de la chambre du roi! Et que diront mes ancêtres, don Gonsalve et don Garcie Lasso, si fameux dans l’histoire par leur bravoure et leur loyauté? Non, je ne le souffrirai jamais. — Monsieur le comte, les mariages sont écrits dans le Ciel: si celui de votre fille est sur cette feuille... — Il faut la déchirer, m’écriai-je vivement. — Il se fera malgré vous: devant Dieu et la religion les hommes sont égaux. Don Juan a déclaré à notre grand-vicaire qu’il aimait dona Séraphina, qu’il en était aimé, qu’ils désiraient leur union mutuelle, et il a montré des lettres qui manifestaient les vœux de votre fille. Cependant le grand-vicaire l’a interrogée secrètement, et votre fille a tout avoué. Vous voyez, monsieur, que ce mariage est de toute nécessité. — J’avais promis ma fille à un chevalier français, joli homme, brave militaire; il aimait ma fille, et il en était aimé. — Apparemment que votre fille a fait des réflexions plus sages, plus solides; nous n’avons pas besoin en Espagne de militaires français qui viendraient y répandre des semences d’incrédulité et d’irréligion. Enfin, monsieur, vous ne pouvez refuser votre fille sans encourir la censure de l’église. Je fis alors appeler Séraphine; mais on me dit qu’elle était chez sa tante. Puisque la malheureuse, dis-je au prêtre, brave l’autorité paternelle, et ce qu’elle doit à sa naissance, au sang des Lasso, mariez-la; je la donne à l’église, au commerçant la Roca, et au diable; mais je ne la verrai jamais.
Dès que cet ecclésiastique fut sorti, je mandai Margarita, la duègne de ma fille: je la croyais coupable, je voulais la punir; mais elle se justifia. Elle me conta que depuis deux mois un jeune homme venait toutes les nuits jouer de la guitare et chanter des romances sous le balcon de Séraphine. «D’abord, m’a-t-elle dit, je n’ai prêté aucune attention à ses chansons; mais ayant surpris deux fois votre fille sur le balcon, je la grondai fortement et la menaçai de vous informer de sa conduite. Elle me supplia de garder le silence, me promettant pour l’avenir plus de réserve et de sagesse. Ce matin elle a voulu aller à confesse: au sortir de l’église, un vieillard avec un jeune homme nous ont abordées; le vieillard m’a dit qu’il arrivait de Badajos, mon pays, et que mes parents l’avaient chargé d’une lettre pour moi. A ces mots, pleine de joie, car j’aime beaucoup ma famille et ma patrie, j’ai demandé la lettre. Il m’a dit qu’il l’avait laissée chez lui, ne comptant pas me rencontrer à l’église; mais qu’il me l’apporterait. Alors nous avons beaucoup parlé de mes neveux de Badajos, ville charmante, où pendant ma jeunesse j’avais eu tant d’agréments et reçu tant d’hommages. Le vieillard se souvenait encore de m’avoir vu à l’âge de quinze ans, et m’assurait que j’étais une des plus jolies personnes de la ville. Pendant qu’il me rappelait des souvenirs si doux, le jeune homme s’entretenait, loin de nous, avec Séraphine. Je m’en suis aperçue et je l’ai appelée. Alors le vieillard m’a dit: ce jeune homme est mon fils, il sort de l’université de Salamanque. Il est doux, modeste, sage, plein de candeur; mais il me donne bien du chagrin animé de l’esprit de la religion, il veut entrer dans l’ordre des chartreux. Quel malheur pour un père qui n’a que cet enfant! je gage qu’il ne parle à votre demoiselle que de son amour... pour Dieu et les saints. Laissons-les un peu jaser ensemble; que je serais heureux si la belle Séraphine pouvait le dissuader et le dégoûter de l’état monastique! Il a des visions: il prétend que la sainte Vierge lui est apparue, et lui a ordonné de renoncer au monde. Il préfère l’ordre des chartreux, parce qu’il s’est aperçu qu’il était enclin à parler beaucoup, et pour se mortifier il choisit un couvent où la règle condamne à un éternel silence. J’avoue que j’ai été un peu trop crédule et facile; à présent je m’aperçois que le vieillard était un fourbe, et le jeune homme l’amant de votre fille. Ils m’ont jouée; je vous en demande pardon, mais je ne leur pardonnerai de ma vie. Séraphine en rentrant m’a dit qu elle allait se retirer dans sa chambre pour faire la pénitence que son confesseur lui avait imposée. Je suis revenue une heure après, elle n’y était plus; je la croyais avec vous. Je jure, monsieur, sur ma conscience, sur ma part du paradis, que je viens de vous déclarer la simple vérité.»
Ma fille et son amant, après avoir reçu la bénédiction nuptiale, m’ont envoyé diverses personnes pour solliciter leur pardon; je suis resté inexorable. Je ne reconnaîtrai jamais pour mon gendre un roturier, un homme de commerce, et je ne pardonnerai jamais à ma fille cette alliance, et de m’avoir fait manquer de parole à un gentilhomme de votre mérite, que j’aime et auquel je dois de la reconnaissance. Mon cher don Louis, agréez mes excuses. — Monsieur, lui dis-je, vous n’avez aucun tort, vous et moi avons été trompés. Voilà le fruit de vos préjugés, de votre soumission aveugle à vos prêtres. Les Gaulois ou les Celtes avaient jadis des druides aussi puissants, aussi dangereux que vos gens d’église; comme vos inquisiteurs, ils sacrifiaient à Dieu des victimes humaines; ils empruntaient de l’argent pour rendre dans l’autre monde, c’est à peu près ce que font vos moines en vous rançonnant pour les ames du purgatoire.[30] — Senor capitano, s’est écrié don Pacheco!, ne voudriez-vous pas que je laissasse brûler dans le purgatoire l’ame de mon père, de ma mère et la mienne pendant des siècles entiers? — Non, senor; la vôtre est trop belle pour que Dieu la condamne au feu du purgatoire. Ce petit compliment calma don Pacheco qu’avait un peu ému la comparaison des druides avec les inquisiteurs, comparaison sans doute indiscrète, mais que mon dépit m’avait arrachée. Après cet entretien, don Pacheco m’offrit un logement chez lui, en me disant que les Espagnols étaient reconnaissants, et qu’il n’oublierait jamais les bons offices que je lui avais rendus à Perpignan. Je le remerciai, et lui dis que la plaie était trop récente pour venir loger dans la maison qu’avait habitée sa fille; que son souvenir m’y poursuivrait avec plus de vivacité et de douleur; et j’ajoutai que j’avois un ami avec moi, dont l’amitié, dans ce moment d’anxiété, m’était nécessaire. — Et quel est cet ami, me dit-il? — C’est le poète don Manuel Castillo, homme aimable et de beaucoup d’esprit. — Je fais plus de cas d’un grenadier que d’un poète; mais il est votre ami, à ce titre je le verrai avec grand plaisir; et puisque vous refusez un logement chez moi, j’espère qu’au moins vous accepterez ma table et que vous m’amenerez votre ami. Allez le chercher, je vous attends tous les deux à dîner. Après ces mots, il m’embrassa tendrement, en me répétant qu’il se battroit contre ce picaron (ce coquin) de roturier qui avait séduit sa fille.