Je retournai tristement à l’auberge, accablé de l’inconstance de Séraphine. Mon orgueil, autant que mon amour, s’irritaient quand je songeais que j’avais quitté ma patrie, traversé l’Espagne, essuyé tant de désagréments et de fatigue, pour la trouver dans les bras d’un autre. Ainsi l’amour-propre se mêlait aux regrets de l’amour. La raison devrait sans doute, en pareil cas, consoler notre orgueil; car la trahison d’une belle ne ternit pas notre mérite et ne prouve pas celui du rival préféré. J’entrai chez don Manuel, soucieux, rêveur, le visage abattu. Eh quoi, s’écria-t-il à cette vue! qu’avez-vous fait de la joie de ce matin? Avez-vous trouvé la belle Séraphine borgne, aveugle, enlaidie? — Hélas! pis que tout cela! je la crois plus belle que jamais: mais c’est une ingrate, une perfide; elle est mariée avec un don Juan de la Roca. — Ah! ah! elle n’a pas eu la patience de vous attendre? je n’en suis pas surpris: les filles d’Espagne sont de bonnes ménagères qui aiment à cueillir le fruit lorsqu’il est mûr. Au reste, consolez-vous; le premier mois du mariage, selon un auteur persan, est la lune de miel, et notre proverbe dit: Meglio esser ave di bosco que di gabbia.[31] Vous conserverez votre liberté; le plaisir de la possession d’une femme s’affaiblit tous les jours, et la liberté au contraire nous devient tous les jours plus chère. Pour moi, je jure, par les cornes de Jupiter-Ammon, que je ne me marierai que lorsque je verrai tous les maris contents de leurs femmes. — J’admire, lui dis-je, la malignité de mon étoile! Mon père m’empêche d’épouser la première fille que j’ai aimée; la tendre Cécile, second objet de mon inclination, en aimait un autre et lui donne sa main; devenue mon amie, j’ai le malheur de la perdre; et cette belle Séraphine, que j’adorais et dont j’ai été l’amant chéri, n’a pas eu assez d’amour et de patience pour m’attendre quelques mois. Ah! l’infortune sera toujours mon partage! — Mon ami, ne jugeons pas un drame avant le dénouement: vous n’avez que vingt-sept ans, vous commencez votre vie; quelques coups de vent sur mer n’empêchent pas toujours d’arriver au port. Mais je vais composer une élégie sur votre malheur qui fera pleurer les rochers. — Eh! quel bien me fera votre élégie? — Vous me l’entendrez chanter dans le genre chromatique. La douleur ne résiste pas au charme sentimental de la musique et de la poésie. Cependant voulez-vous écouter un bon conseil, partons demain pour Séville; le mouvement, la variété des objets, la fatigue, le besoin de repos, agitent l’ame et l’arrachent à sa situation, à ses tristes pensées. Le trajet est de vingt-trois lieues, nous y serons dans deux jours. Cette ville mérite vos regards; deux vers espagnols disent:
Quien non a visto a Sevilla,
Non a visto Maravilla.[32]
Nous y passerons une quinzaine de jours, vous aurez alors habitué votre douleur à l’inconstance de votre Hélène; et vous reverrez don Pacheco, Cordoue et Séraphine même, avec le sang-froid d’un Spartiate qui se réjouissait de voir sa femme dans les bras d’un beau jeune homme. — Je n’ai pas encore atteint ce haut degré de stoïcisme, mais je suivrai votre conseil, et nous partirons pour Séville. Don Manuel se chargea des apprêts du voyage, d’en prévenir don Pacheco, et de lui faire agréer mes excuses, si je n’allais pas dîner chez lui.
Resté seul dans l’auberge, je m’abandonnai aux plus tristes réflexions; je maudissais l’amour et Séraphine. Cependant en la maudissant, le souvenir de ses charmes, du bonheur d’avoir été aimé, ses tendres regards, ses douces paroles toujours présentes mélaient à mon dépit, à mes regrets, une douceur qui en tempérait l’amertume. Passant d’un mouvement à l’autre, tantôt je lui pardonnais son inconstance, et tantôt je voulais l’accabler de reproches, et me venger de mon rival. C’est en me promenant à grands pas dans ma chambre, que ces pensées, ces divers sentiments, agitaient et tourmentaient mon ame. Fatigué de cette promenade, et oppressé de la tristesse de mes réflexions, je me mis à la fenêtre pour respirer et voir si don Manuel ne revenait pas encore. Une petite scène qui se passa dans une boutique vis-à-vis de ma fenêtre, attira mon attention et me fit connaître le respect que les Espagnols ont pour les femmes. Un cordonnier grondait et battait la sienne qui jetait les hauts cris; un voisin accourut, et demanda au frappeur la cause de son courroux et d’un traitement si barbare. — C’est une paresseuse, dit-il, qui néglige son ménage. — C’est une femme, répond le voisin; il n’est pas permis de la battre. — Elle est restée trois heures au marché, et n’a rien apporté. — Soit; mais c’est une femme. — La folle m’a perdu une piastre que je lui avais donnée. — Elle a tort; mais c’est une femme. — Elle a trente ans; elle est laide, sèche comme une morue, et a encore des prétentions, et joue de la prunelle avec tous les hommes. — C’est une femme. — Elle me fait mourir de faim pour s’acheter des habits et des colifichets. — C’est une femme. — Elle parle, bavarde à tort et à travers, dit du mal de toutes ses voisines. — C’est une femme. — Non, s’écria l’époux impatienté, e un demonio, e non una donna (c’est un démon et non une femme). Plût au ciel que ce fût la vôtre et non la mienne! — Le voisin se retira, mais la remontrance ne fut pas inutile; les mauvais traitements cessèrent. Moi-même je profitai de la leçon, et je dis à mon tour, Séraphine m’a abandonné, trahi; mais c’est une femme.
Don Manuel rentra bientôt, et me dit: j’ai vu don Pacheco, y Nunès, y Garcie Lasso; je me suis fait annoncer comme votre ami. Il m’a demandé si j’étais le poète don Manuel. — Senor si, ai-je répondu. — J’en suis ravi, je fais grand cas des poètes, ce sont les pompons de la société. — Et souvent, ai-je ajouté fièrement, la gloire de leur patrie et les trompettes de la renommée: mais brisant ce dialogue, j’ai parlé aussitôt de votre chagrin et de votre départ pour Séville. A ces mots, il s’est déchaîné contre sa fille. Au moins, s’écriait-il, si elle avait épousé un hidalgo! mais sacrifier un brave chevalier à un commerçant de Cadix! — Senor don Pacheco, lui ai-je répliqué, êtes-vous assuré que votre gendre ne descende pas d’Amilcar, de Scipion, de Sertorius ou de quelque grand seigneur, Goth ou Vandale? De quelle couleur est-il? — On dit qu’il a le teint blanc et les cheveux blonds. — Eh bien! il tire à coup sûr son origine d’un prince Goth. Ce peuple avoit la barbe et les cheveux blonds et la peau blanche. — Par saint Jacques, qu’il descende d’un Goth ou d’Abraham, je ne veux pas l’avoir pour gendre. Depuis 400 ans, le sang le plus noble coule dans mes veines; ma quadrisaïeule a porté la première, sous Charles-Quint, une robe de velours, qui a servi de génération en génération aux nouvelles mariées de ma famille; je l’ai encore, mais ma fille n’est plus digne de la porter; je la brûlerais plutôt.[33] Sachez pourtant, monsieur, que mon plus grand chagrin est de me voir forcé de manquer de parole à don Louis de Saint-Gervais, vaillant chevalier, qui m’a rendu de grands services, et que j’aime tendrement. Qu’il aille à Séville passer quinze jours, mais qu’il revienne me consoler de sa perte; je vous prêterai mes chevaux pour le voyage. Demain à la pointe du jour, le cocher et le carrosse seront à votre porte, et cet après-dinée j’irai embrasser ce tendre ami et lui souhaiter un bon voyage. Après ce long discours, ajouta don Manuel, j’ai pris congé de lui. — J’eusse été trop heureux, dis-je alors, d’avoir un tel beau-père. Il est entiché de sa noblesse; mais ce préjugé, loin d’affaiblir ses vertus, les fortifie et les exalte. Ah! cruelle Séraphine, pourquoi m’avez-vous oublié? — Mon cher don Louis, la mémoire est un don de Dieu, qui sans doute avait ses raisons pour priver les femmes de cette faculté en amour. L’aubergiste en ce moment vint nous annoncer le dîné. Nous fûmes étonnés de la délicatesse et de l’abondance du repas. Nous buvions de la malvoisie délicieuse, et l’hôte nous invitait à ne pas l’épargner. Don Manuel ravi, louait l’excellence des mets, et assurait l’hôtelier qu’il irait en paradis sans passer par le purgatoire.
L’après-dînée, j’écrivis à don Inigo Flores, cet ami sensible et généreux, pour lui faire part de mon arrivée à Cordoue, et de l’inconstance de Séraphine. Je lui disais que si j’étais auprès de lui, je trouverais des consolations au sein de l’amitié et dans le cœur de l’aimable Rosalie. Je finissais ma lettre, lorsque don Pacheco entra; il me sauta au cou, en m’appelant son fils, pestant toujours contre sa fille qui l’avait rendu infidèle à sa parole pour la première fois de sa vie. Mais, me dit-il, j’ai une nièce à Madrid, fille de ma sœur; son père est hidalgo, et d’une famille de vieux Chrétiens. Il descend par les femmes du marquis de Castellar, qui, en 1746, investi dans Parme, où il commandait cinq mille hommes, par toute l’armée ennemie, aima mieux, en véritable Espagnol, hasarder sa vie, que de se rendre prisonnier de guerre. Il anime sa troupe, se met à la tête, et sort de la ville la baïonnette au bout du fusil; ils percent l’armée ennemie, se battent pendant vingt heures; et poursuivis six jours de suite, ils arrivent à Plaisance. Toute l’Europe admira la valeur espagnole, et le nom du marquis de Castellar fut gravé au temple de la gloire. Ce héros est l’aïeul de ma nièce. Je vous offre sa main; sa fortune ne répond pas à sa naissance, mais je lui assurerai tout mon bien en faveur de votre mariage. Par-là, j’acquitte ma promesse et la dette de la reconnaissance. Je remerciai cet homme généreux avec toute la vivacité du sentiment. Mais, lui dis-je, je n’accepterai jamais la dépouille d’un héritier légitime; sa jouissance empoisonnerait ma vie. — Que puis-je donc faire pour vous, pour vous dédommager des peines d’un long voyage, et réparer les torts de ma fille? — Lui pardonner, reconnaître votre gendre, et m’honorer toujours de votre amitié. — Oui, j’en jure par Saint Jacques et par l’ame de mes aïeux, je vous regarderai toujours comme mon fils, comme l’ami le plus tendre; à l’égard de Séraphine et de son époux le commerçant, je ne veux pas les voir; ils ont une fortune suffisante pour exister: le luxe, l’opulence ne conviennent qu’à la haute noblesse. Revenez de Séville, le plus tôt que vous pourrez; une ingrate, une perfide ne mérite pas vos regrets. Je me flatte qu’à votre retour vous logerez chez moi, avec le seigneur don Manuel. Il est ici dans la patrie de Gonsalve, un des grands capitaines de son siècle; je l’invite à faire un poème épique sur ce héros, que je préfère de beaucoup au pieux Énée dont on m’a fatigué les oreilles pendant mon enfance. Je me suis toujours rappelé ces bribes de vers:
At pius Eneas tendens ad sidera palmas,
Sic fatur lacrimans.[34]
Morbleu! il faut combattre et non pleurer. J’ai reçu à l’armée une blessure très-grave; un bourreau de chirurgien m’a déchiré la chair, et je n’ai pas jeté un seul cri. Je voyais la gloire auprès de moi. Après cette longue tirade, il m’embrassa tendrement, en me répétant plusieurs fois que Dios guarde a ousia, rogare dios per ousia (je prierai Dieu pour vous).