Après son départ, je restai rêveur, silencieux, le cœur navré. Le poète du Toboso se rappelant que la harpe de David avait chassé du corps de Saül le mauvais esprit que Dieu lui avait envoyé, prit sa guitare; et, pour chasser l’esprit malin qui m’obsédait, il improvisa et chanta les amours et les malheurs de Pyrame et Thisbé. Nous étions dans l’obscurité; les seuls rayons de la lune répandaient quelque clarté dans la chambre. Insensiblement la douceur de sa voix, la mélodie touchante et triste de son chant, le récit de la mort funeste des deux amants, la lumière pâle et tendre de la lune, remplirent mon cœur de cette mélancolie si douce, si chère aux ames malheureuses et sensibles; des larmes coulèrent de mes yeux, soulagèrent mon cœur. Le cocher de don Pacheco interrompit cette scène touchante; il venait demander l’heure de notre départ pour le lendemain. En même temps il posa sur la table une grande corbeille pleine de chocolat, de biscuits et de bouteilles de Malaga, présent du généreux don Pacheco. Nous voulûmes, avant de nous mettre au lit, payer notre hôtelier: nous lui demandâmes son compte. — Avez-vous été contents du repas? — Emerveillés; vous êtes le premier aubergiste de l’Europe, lui dit don Manuel: Dieu vous bénira; mais que vous faut-il? — Nada (rien ). — Comment, rien? Est-ce la ville ou les pères de Saint François qui nous régalent? — Non; c’est le comte don Pacheco; c’est lui qui a envoyé le dîné; c’est un seigneur noble, magnifique, et bon Chrétien. Autrefois, quand ma femme vivait, il me fesait l’honneur de venir souvent chez moi; il nous aimait beaucoup. — Gage que votre femme était jolie, lui dit le poète? — Oui; c’était une rose, une perle fine; c’est dommage qu’elle soit morte, elle m’attirait beaucoup de chalans. Adieu, Messieurs; demain vous avez une longue journée à faire; ainsi couchez-vous et dormez promptement.

Nous suivîmes son avis; mais le sommeil descendit tard sur ma paupière. Je m’endormis enfin, et un songe bienfesant fit goûter à mon ame un moment de bonheur. Ce songe me transporta dans les montagnes de Barrège, auprès de la tendre Cécile qui cueillait des fleurs. Elle était parée du négligé le plus modeste. — D’où venez-vous? lui ai-je dit; il y a bien long-temps que je ne vous ai vue. — Oh! oui, bien long-temps; je viens de très-loin. — Pourquoi m’avez-vous quitté? Est-ce que vous ne m’aimez plus? — Par quel motif me dites-vous cela? Je vous aime toujours; la preuve en est que je reviens pour vous. — Permettez-moi donc de vous embrasser. — J’y consens; je vous aime trop pour vous refuser. J’allais cueillir ce doux baiser, lorsqu’on frappa rudement à ma porte; et le baiser, Cécile et mon bonheur s’évanouirent. Ainsi dans la vie, un peu de bile, un vain propos, la moindre circonstance dissipent le rêve du bonheur. J’entendais don Manuel qui criait à ma porte: Allons, debout! le chant du coq a retenti trois fois; les chanoines sont à matines. — Quel triste réveil! Le souvenir de la mort de Cécile succéda à la joie de l’avoir retrouvée. Je crus la perdre une seconde fois. Adieu, chère et tendre amie, m’écriai-je; adieu, adieu pour jamais. La trahison de Séraphine acheva de contrister mon ame. Cependant, don Manuel criait à la porte: Dépêchez-vous, les chevaux, le cocher, le chocolat, tout est prêt et vous attend. — Je fus bientôt sur pied et nous partîmes.

Pendant la route, le poète du Toboso, pour dissiper ma tristesse, me chanta son élégie sur l’inconstance de Séraphine. Il me cita ensuite toutes les femmes qui avaient trahi leurs époux ou leurs amants. Hélène, Ctytemnestre, Pénélope,[35] Betsabé et la femme de César, celle de Marc-Antoine; et que direz-vous de l’empereur Marc-Aurèle qui non seulement toléra avec un stoïcisme admirable, les désordres de sa femme Faustine, mais qui, après sa mort, lui fit décerner les honneurs divins par le sénat, et ordonna à toutes les jeunes filles romaines de venir, la veille de leurs noces, avec leurs futurs époux, offrir un sacrifice à la nouvelle déesse, que l’on pouvait nommer la déesse de l’impudicité? Ainsi, consolons-nous, ajoutait-il, dans les bras de la philosophie, ou plutôt aimons les belles sans leur demander de la fidélité. — Vos exemples, lui dis-je, ne me consolent pas: une infinité d’hommes ont la goutte, cela n’empêche pas celui qui en est atteint de sentir sa douleur et de se plaindre.

Nous arrivâmes après six heures de marche à la Venta Himistosa. Nous en trouvâmes l’hôte plongé dans une grande affliction. Mais le pire, disait don Manuel, c’est que sa cuisine est le temple de la famine. Le traître a laissé éteindre le feu sacré. En effet, il n’y avait dans cet asile ni vivres, ni feu. Je demandai à cet homme la cause de son chagrin. Hélas! nous dit-il, c’est ma pauvre femme, que je pleure; je l’ai enterrée hier matin. — Mon ami, lui dit le poète de la Manche, je conçois votre douleur; c’est perdre quelque chose que de perdre sa femme; mais n’avez-vous rien à nous donner à manger? — Non, Senor. — Allons, tout est pour le mieux. De hambre a nadie vi morir, de mucho comer cien mil.[36] Nous avons des biscuits, du chocolat, du bon vin. Je vais faire le chocolat, et nous le prendrons sous ce petit bosquet d’arbres où serpente un joli ruisseau. Nous ferons un repas tel que celui des bergers d’Arcadie sur le mont Ménale; notre chocolatière, nos tasses, comme leurs coupes, seront de simple argile, et comme eux, nous aurons le gazon pour siége, le ciel pour lambris et la campagne pour salle à manger. Le chocolat fait, nous nous assîmes sur ce tapis charmant; et tandis que l’hiver, entouré de neiges, de frimas, contristait et désolait le nord de l’Europe, nous, sur un lit de verdure, nous jouissions de la température d’un beau jour de printemps. Les Andaloux, disais-je, sont les enfants du soleil et les favoris de la nature. — Aussi, répondit don Manuel, toute leur vie est une jouissance. La musique, les fêtes, l’amour surtout remplissent le cercle de leurs journées.

Don Manuel invita Alessandro, notre hôte, à déjeuner avec nous. Il répondit que la douleur l’empêchait de manger. — Mais elle n’empêche pas de boire. Avalez un verre de vin. Il se résigna aisément. Quand il eut vidé le verre, don Manuel lui dit: Vous regrettez donc beaucoup votre femme? — Assurément, je ne me consolerai jamais de sa perte; elle avait mille bonnes qualités: elle m’aidait dans mon ménage; ses manières accortes, son joli minois attiraient les voyageurs: si vous aviez vu sa gentillesse quand elle me donnait de petits soufflets, et quand je courais après elle pour me venger! Ah! oui, je la pleurerai toujours. Don Manuel l’invita à boire encore un verre de Malaga à l’honneur de la défunte. — Volontiers; il est fort bon. — De quoi est morte cette épouse chérie? — Per Christo, je n’en sais rien; le médecin l’a purgée et saignée si souvent, elle a tant jeûné, qu’elle n’avait plus rien dans le corps, ni sang dans les veines. La pauvre femme! — Allons, achevons la bouteille. Lorsqu’un nouveau verre de vin eut traversé le gosier d’Alessandro, don Manuel lui demanda comment il se trouvait. — Par Saint Jacques, très-bien; je sens la consolation descendre dans mon cœur. — La défunte était donc jolie? — Oui; quand je l’épousai, c’était une rose; mais elle commençait à vieillir; c’était d’ailleurs une bonne femme, mais capricieuse comme une chèvre et colère comme un dindon. — Cependant, vous la regrettez beaucoup? — Oui; je ne me consolerai jamais. — Allons, encore un verre de vin en son honneur. — Par la Vierge céleste, on ne peut vous refuser; à toi, ma chère Thérèse! je bois à ta santé. — Vous devez savoir quelque chanson bachique? — Oui, parbleu; j’en sais plus de trente, car j’ai toujours été un bon vivant. J’ai aimé le vin et les femmes, sans être moins bon Chrétien. J’aime bien Dieu et sa divine mère. — Çà, régalez nous de quelque chanson. — Avec plaisir. Aussitôt, d’une voix pleine et sonore, il entonna ces couplets:

Fêtons, chantons le Dieu du vin,

C’est le patron de tous les âges;

Dans leurs ennuis, dans leur chagrin,

Il console les fous, les sages:

Et j’aime mieux, c’est mon refrein,