Je me rendis chez don Augustin; je lui contai l’histoire de don Fernandès, sa jalousie, son combat, sa retraite dans une caverne, et le priai de m’éclairer de ses conseils. Mon avis, me dit-il, est d’avouer tout au comte; il est loyal, généreux, et loin de poursuivre don Fernandès, il cherchera à lui rendre service. Il faut arracher ce malheureux époux de son antre; je n’approuve pas la vie érémitique, nous en avons l’obligation à Saint Paul de la Thébaïde. Cette existence sauvage est inutile à la religion; tous les miracles opérés dans les déserts, me paraissent peu dignes de notre croyance. Je n’aime pas ce corbeau qui apporte tous les jours un pain à Saint Paul, et deux lorsque Saint Antoine vient lui rendre visite. Saint Jérôme offense aussi la raison, et infirme sa véracité lorsqu’il nous dit qu’il a rencontré un satire dans le désert. — Mon père, j’admire vos lumières et votre piété dégagée des liens de la superstition; mais si votre façon de penser était connue, vous souleveriez contre vous toute l’armée des moines d’Espagne. — Mais aussi ma pensée reste au fond de mon ame. Le grand tort des religieux de ce pays est d’étouffer le christianisme sous un amas de superstitions et de miracles ridicules: plus la religion sera simple, mieux elle parlera au cœur. C’est un arbre dont la tête superbe touche les nues, et qui n’a nul besoin de l’entourage des plantes parasites pour soutenir sa tige et rester debout. Comparons la vie de Saint Vincent de Paul, toujours active, toujours consacrée aux malheureux, voyez ce saint fondant des hôpitaux, des maisons religieuses: comparez-le, dis-je, à l’hermite Paul, enseveli vivant dans un désert, inutile au monde, ne pouvant même l’édifier par sa piété et par ses vertus. Après ce discours, je quittai ce Socrate moderne et chrétien, en promettant de lui rendre compte du succès de nos démarches auprès du comte d’Avila.
J’allai rejoindre don Manuel à l’auberge; je le trouvai à la porte avec deux femmes de la troupe de los gitanos (les bohémiens). Accourez, s’écria-t-il, en m’apercevant, on vous dira votre bonne fortune. On m’a déjà prédit la mienne: j’irai à Madrid, je serai aimé d’une jolie femme dont le mari sera jaloux; la renommée publiera mes vers d’un pôle à l’autre, et une mort sainte, édifiante, couronnera une vie heureuse. — Voilà un brillant avenir, vous ne sauriez trop payer un si bel horoscope. — Imitez-moi, consultez ces deux vieilles Pythies; apprenez vos futurs contingents. — Malheur, lui dis-je, à l’homme qui connaîtrait son avenir! Notre ignorance fait notre repos. Mais j’eus beau refuser d’entendre ma bonne fortune, ces deux femmes s’emparèrent de ma main, et l’une d’elles, sur l’inspection des lignes, me dit que j’avais beaucoup aimé, que j’avais éprouvé des malheurs en amour; mais, ajouta-t-elle, cette ligne droite me rassure; vous finirez par épouser une jeune personne aimable et riche. — Je vous fais compliment, s’écria don Manuel. — Et vous croyez à ces sottises? — Et pourquoi non? Dans tous les siècles, n’y a-t-il pas eu des oracles, des voyants, des prédictions? On prédit l’empire à Auguste; la mort de César fut prévue, annoncée. Malgré les assertions de don Manuel, je repoussai les prédictions de ces sybilles; mais telle est la faiblesse de l’esprit humain, que parfois l’espoir d’un heureux mariage se glissait dans mon ame: flattez ou effrayez, et la prophétie triomphera de la raison.
Nous nous rendîmes chez le comte d’Avila, qui nous reçut avec l’urbanité la plus aimable. Dès que j’ai su, me dit-il en bon français, qui vous étiez, j’ai cru devoir vous faire les honneurs de ma patrie; j’ai passé trois années à Paris, où l’on m’a comblé d’amitié et de bontés: je voudrais que vous fussiez aussi content de mes compatriotes que je l’ai été des vôtres. Comment trouvez-vous ma nation? — J’en pense trop de bien pour n’être pas véridique. Elle est brave, spirituelle, généreuse; vous avez le climat le plus beau, le sol le plus fertile de l’Europe, des vins excellents. — Et des chemins? — Très-mauvais. — Et des auberges? — Détestables. — Et des moines? — Trop nombreux, trop riches; à quelques exceptions près, fort ignorants. — Et la religion? — Défigurée par la superstition. — Et nos dames? — Très-jolies, très-séduisantes; mais je les crois plus voluptueuses que sensibles, plus jalouses par orgueil que par tendresse, plus fidèles à l’amour qu’à l’hymen; il y a peu d’Artemise parmi elles; hardies dans leurs intrigues, elles dédaignent les voiles du mystère, dont les dames françaises s’enveloppent avec tant d’adresse et de décence. Vos femmes ont beaucoup d’esprit, d’imagination; mais ce sont des fleurs qui n’ont pas tout l’éclat et tout le parfum qu’elles devraient avoir, faute de culture: elles sont courbées sous le joug des préjugés et des prêtres. Pardon, si je m’exprime avec tant de franchise. — Loin d’improuver votre critique, je vous fournirai de nouveaux traits; j’ajouterai que l’unique occupation de nos dames consiste dans leurs cortejos: voici quelle est, à très-peu près, l’habitude de leur vie. Elles se lèvent tard, gaspillent le reste de la matinée avec leurs caméristes, ou vont à l’église dire leurs chapelets, ou réciter des prières qu’elles murmurent par habitude et sans attention; ensuite elles dînent sobrement, dorment l’après-dînée, et s’habillent le soir pour aller à la promenade; et en hiver, dans une société où, autour d’un brasier, elles s’entretiennent de leurs affaires domestiques, et de leur prochain. Mais que pensez-vous de nos gens de lettres? — Que la nature et votre soleil ont tout fait pour eux; mais ce sont des plantes que les mauvaises herbes empêchent de prospérer, la superstition et le saint-office. — Et quel est votre avis sur l’inquisition? — Je voudrais qu’on la traitât comme le lion de la fable, auquel on persuada que, pour plaire à sa maîtresse, il fallait se laisser rogner les griffes et les dents. — Pour persuader aux inquisiteurs cette petite opération, il faudrait une armée de cent mille hommes. Ce dialogue finit par l’annonce du dîné et l’arrivée de la comtesse, qui entra avec plusieurs convives. Elle fit des excuses à don Manuel sur la brusque apparition du comte. Ces maris, ajouta-t-elle en souriant, sont des trouble-fêtes, il nous a privés du plaisir d’entendre votre romance; mais j’espère que, ce soir, vous voudrez bien nous en dédommager. Le galant don Manuel répondit que sa lyre était consacrée aux grâces et à la beauté.
Le comte nous traita splendidement. Au dessert on nous donna de très-beaux ananas. Le comte, surpris, demanda à sa femme d’où lui venait ce plat de luxe. C’est un présent, dit-elle, du marquis don Estevan. Avant-hier j’allai chez lui; c’est un amateur très-épris de son jardin, de ses productions; il me proposa de m’y promener, et d’aller voir ses ananas; étonnée de leur beauté, j’en fis l’éloge; il me répondit qu’ils étaient à mes pieds. Je ne puis, lui dis-je, accepter leur hommage. Il insista, et je ne cédai point: je crus l’affaire terminée et sans appel; mais le soir, en rentrant chez moi, j’ai trouvé les ananas qui m’avaient précédée. Telle est notre galanterie, me dit le comte, très-inconnue en France. Ici, dès qu’une femme s’avise de louer quelque chose, un bijou, une boîte, aussitôt le maître répond: Elle est à vos pieds, et un refus l’offenserait. Naguère une dame française, qui était à Madrid, se promenant au Prado dans sa voiture, fut abordée par le duc d’Uzeda, qui était traîné par un attelage de six beaux chevaux. Cette dame, ignorant nos usages, loue la beauté des coursiers, et le duc répond soudain: Ils sont à vos pieds. Faites-les relever, répond la dame en riant, ils m’embarrasseraient beaucoup. Cette dame, croyant que cette offre n’était qu’un badinage, l’oublia bien vite; mais le soir, en rentrant, elle trouva les six chevaux dans son écurie. Elle les renvoya aussitôt; le duc les fait repartir tout de suite: la dame les fait retourner sur-le-champ; et le duc, offensé, les renvoie encore: enfin les chevaux se seraient promenés toute la nuit, si la dame n’eut pris le parti d’écrire au duc une lettre très-ferme et très-sérieuse, où elle lui disait qu’en France une femme de son rang n’acceptait point de pareils dons, et qu’elle le priait instamment de garder ses chevaux. Vous trouvez notre galanterie un peu singulière; mais n’oubliez pas que c’est à nous que vous devez la vôtre, et cette fleur d’urbanité si vantée dans l’Europe. Les premiers nous vous en avons donné l’exemple à la cour et dans les camps; Louis XIV, le modèle des chevaliers galants, s’était formé à l’école d’Anne d’Autriche sa mère. Un des convives prit la parole, et annonça la mort de Madalena de la Cerda, morte en odeur de sainteté après avoir consacré toute sa jeunesse au plaisir et à l’amour; son ame était si douce, si tendre, qu’elle ne pouvait résister aux prières, aux larmes d’un amant malheureux par ses rigueurs. La petite-vérole l’a enlevée de ce monde. Depuis long-temps son époux, sa famille la sollicitaient vivement de se faire inoculer; mais le préjugé, ou plutôt un malheureux jacobin, son confesseur, lui persuadait que l’inoculation était un véritable suicide qui offensait Dieu et la morale. Elle a été la victime de sa crédulité. Dès les premiers symptômes de sa maladie les médecins se sont emparés de son corps, et le confesseur de son ame. Les docteurs, peu d’accord entre eux, l’ont tuée; le confesseur idiot, fanatique, a jeté la terreur, le désespoir dans cette ame faible et sensible. L’infortunée s’écriait qu’elle était damnée, qu’elle voyait l’enfer sous ses pas. Heureusement, on lui a donné un confesseur plus sage, plus éclairé, qui, par l’onction d’une douce éloquence, en lui parlant de la clémence de Dieu, de sa miséricorde inépuisable, a rétabli sa tête, et calmé son effroi. Sa mort a été fort touchante, et ce confesseur assure que c’est une sainte de plus dans le Ciel. Et moi aussi, s’écria le poète de la Manche, tout mondain, tout profane que je suis, j’ai l’honneur d’être saint, du moins on m’a gratifié d’un brevet de sainteté. J’étais arrivé à Saragosse, protégé d’une lettre de recommandation pour la marquise dona Sancha della Valle. Ah! s’écria l’une des convives, femme dans la maturité de l’âge, elle a eu beaucoup de célébrité par sa beauté, son esprit et ses amours. Mais laissons continuer son histoire à don Manuel, et je donnerai ensuite quelques coups de crayons au portrait de cette marquise. A mon arrivée, reprit le poète du Toboso, après grande toilette, et avoir préparé mon compliment, je me présentai chez elle. Dès que ses gens m’aperçurent, ils sonnèrent une grande cloche, et aussitôt accoururent les femmes de la marquise, jeunes et vieilles, chacune avec un cierge allumé, en criant toutes à la fois: Alli esta el santo (voilà le saint)! Je les regardais avec étonnement, et leur dis que je n’avais pas besoin de lumière en plein jour; mais, loin de m’écouter, elles tombèrent à mes pieds, en répétant sans cesse: Alli esta el santo, et en me demandant ma bénédiction. A quoi vous servira-t-elle? leur disais-je; je ne suis ni évêque ni saint. Mais mon refus, qu’elles n’attribuaient qu’à mon humilité, irritait leur soif de bénédictions. Elles m’arrêtèrent par mon habit, faillirent à le déchirer; elles me baisaient les mains, l’habit, me suppliant de leur accorder cette faveur. Enfin il fallut céder; je levai la main, étendis le bras, et avec une gravité convenable, je les bénis pontificalement. Ces bonnes femmes, bénites, et enchantées de l’avoir été, coururent annoncer mon arrivée à leur maîtresse. Je les suivis, toujours plus étonné, ne sachant si c’était l’aspect d’un joli homme comme moi, ou la fleuraison des vignes, qui troublait leurs cervelles. Dès que je parus dans la chambre de la vieille marquise, elle quitta son fauteuil, et vint à moi d’un air radieux, soutenue par deux femmes. Elle me remercia de la faveur que daignait lui accorder un homme aussi pieux, un si grand saint que moi. Madame, lui dis-je, je vous remercie de votre bonne opinion; mais je n’ai pas le bonheur d’être saint, je ne suis qu’une brebis égarée qui a besoin du secours de la grâce pour rentrer dans le bercail. — Ah! plût au Ciel que mon ame fût aussi pure, aussi céleste que la vôtre! Depuis quand êtes-vous arrivé? — Depuis hier. — Je vous attendais avec impatience: mais enfin le Seigneur m’a rendu la santé. — Madame la marquise a donc été malade? — Oui, ma lettre vous le mandait. Comme votre vie exemplaire, votre sainteté, vos miracles font beaucoup de bruit en Galice, je vous ai écrit pour vous prier de venir à Saragosse me secourir de vos prières, et obtenir ma guérison du Ciel. — Vous m’étonnez, madame: je ne suis pas plus connu en Galice qu’en Chine, mes pieds n’ont jamais touché ce sol fortuné, et jamais je n’ai opéré de miracles, ni reçu de lettres de vous; c’est moi, au contraire, qui vous en apporte une du comte de Florida-Blanca, votre parent, qui me recommande à vos bontés. En même temps je lui présentai ma lettre. A ce discours, la marquise, ouvrant de grands yeux ébahis, la prit, l’ouvrit, et lut à haute voix: «Ma chère cousine, je vous recommande don Manuel Castillo...» Quoi! monsieur, vous n’êtes pas le bienheureux Bernard Ortega de Galice? Vous n’êtes pas saint? — Il s’en faut de quelque chose, et je ne connais pas de poète qui ait été canonisé: jadis les ames des empereurs romains montaient au Ciel; mais je n’ai pas ouï dire qu’on y ait envoyé Virgile et Horace: daignez continuer la lecture de la lettre. «C’est un homme d’esprit, improvisateur, chanteur, galant comme Ovide et Tibulle; comme eux, toujours amoureux, et plus attaché à Épicure qu’à saint Ignace et saint François.» Est-il possible! quoi, vous êtes poète? — Oui, par malheur ma mère est accouchée de moi au pied du mont Parnasse. Vos femmes m’ont obsédé pour avoir ma bénédiction, et je la leur ai donnée; je souhaite qu’elle leur fasse grand bien. A ces mots la marquise partit d’un grand éclat de rire, et m’avoua que l’on m’avait pris pour le bienheureux Bernard Ortega, qui, d’après le portrait qu’on lui en avait fait, me ressemblait beaucoup. — Ce bienheureux Ortega, répliquai-je, a sans doute reçu, comme moi, de la faveur du Ciel, une proéminence sur les épaules. — Oui; c’est ainsi qu’on me l’a dépeint; et comme je l’attendais tous les jours, mes femmes ont été trompées, et vous ont pris pour lui.
Ce petit conte égaya les convives; alors la dame qui avait promis quelque notice sur la vie de la marquise, nous dit: Elle est morte l’année dernière; on ne saurait décider si chez elle la coquetterie affaiblissait son penchant à l’amour, ou si ce penchant tempérait sa coquetterie; ce sont deux bassins d’une balance qui s’élevaient et retombaient tour à tour. — Je connais beaucoup de femmes de ce caractère, dit dona Béatrix; — et moi aussi, ajouta dona Alexandrina: et la dame reprenant sa narration, dit: Les jeux delà marquise n’avaient pas l’éclat et la vivacité des beaux yeux noirs; mais ils avaient l’expression la plus touchante; sa physionomie vive et piquante annonçait beaucoup d’esprit, et cet esprit qui animait tous ses traits, en fesait disparaître l’irrégularité: elle a inspiré de fortes passions: un amant s’est tué pour elle; deux se sont battus; un troisième s’est fait chartreux. Ce dernier, âgé de vingt ans, s’abandonna au délire de l’amour; la marquise accueillait tous ses adorateurs, mais ne pouvait les rendre tous heureux. Les soupirs, les prières, les larmes de ce jeune homme ne purent le conduire au bonheur: désespéré de tant de cruauté, il résolut de faire le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, pour intéresser le Saint à sa passion, et obtenir, par sa toute-puissance et son intercession, les faveurs de sa maîtresse. Il part à pied, seul, un bourdon à la main, se rend sur le tombeau de Saint Jacques, lui adresse ses prières, ses vœux, lui fait des présents, jeûne pendant trois jours, après lesquels, plein de confiance et d’espoir, il revient à Saragosse auprès de sa belle inhumaine; mais Saint Jacques, soit défaut de volonté ou de pouvoir, n’avait rien fait pour son bonheur. Cet infortuné pélerin ne trouva plus la marquise à Saragosse; elle venait de partir pour Rome, avec un prince italien, dont elle était vivement éprise. Accablé de cette nouvelle, et maudissant Saint Jacques, il courut s’enterrer tout vif dans une chartreuse, où probablement Saint Bruno, touché de pitié, aura guéri sa cervelle, et sans doute il aura fait une mort édifiante.[56] Madame, dit alors don Casimir, l’un des convives, homme âgé d’environ cinquante ans, permettez-moi de relever quelques inexactitudes dans votre récit. Cet amant malheureux n’est ni saint, ni mort, ni chartreux; lorsqu’il revint de Saragosse, la marquise y était encore; il la vit et en fut reçu froidement, ou plutôt avec ironie; elle lui dit: Saint-Jacques-de-Compostelle vous a très-mal servi; je vous conseille de changer de patron. Elle lui avoua ensuite qu’elle aimait le prince Orsini, et qu’elle allait partir incessamment pour Rome avec lui. — Don Casimir, lui répondit la dame, qui vous a si bien instruit? — Je suis dans la plus intime confidence de cet amant, car c’est moi qui suis le pélerin et le héros de la scène. Je ne suis resté à la chartreuse que six mois; Saint Bruno, comme vous l’avancez, ayant bien voulu guérir ma cervelle. Je n’avais alors que vingt ans, et c’était ma première passion. Cette reconnaissance amusa beaucoup la société. Je dis alors que la marquise della Valle, appelant le bienheureux Ortega pour sa guérison, avait imité le roi de France, Louis XI, qui, dangereusement malade, envoya chercher, au fond de la Calabre, le fameux François de Paule, se jeta à ses pieds, en le suppliant de demander pour lui, à l’Être-Suprême, le rétablissement de sa santé. Le Saint lui répondit qu’il allait prier pour le salut de son ame. Ah! s’écria le monarque, ne demandez pas tant de choses à la fois; bornez-vous maintenant à la santé du corps.
Le comte d’Avila, après le dîné, où une conversation enjouée et intéressante nous avait retenus fort long-temps, proposa à don Manuel et à moi de nous mener à Saint-Jean del Forache, à une lieue de la ville, pour voir les ruines d’un vieux château. — Très-volontiers, lui dis-je, d’autant plus que nous avons à vous parler d’un homme de votre connaissance, que nous avons rencontré auprès de Carthagène. Deux chevaux andalous nous transportèrent d’un pas rapide à Saint-Jean del Forache, au pied duquel coule le Guadalquivir. Je vis sur une colline les ruines d’un vaste édifice; le comte me demanda comment je les trouvais? — Je n’aime les ruines, lui dis-je, que lorsque de grands souvenirs y sont attachés, parlent au cœur, rappellent de grandes idées, et quelquefois la rapidité de notre existence et de notre néant. — Celles-ci méritent quelque considération à cause de leur antiquité. C’est un monument des Goths; des inscriptions confirment son origine. Vous voyez que bien des siècles ont déposé leur rouille sur ces débris précieux: les Goths, après avoir vaincu Vandales, Alains et Suèves, chassèrent les Romains de l’Espagne, qu’ils avaient gardée pendant six cents ans. A leur tour, cent trente ans après, ces Goths furent expulsés par les Maures; mais puisque ces décombres n’ont pas un grand attrait pour vous, nous irons à Italica, autrement nommé Sevilla la Vieja (la Vieille), fondée par Scipion l’Africain; elle est la patrie de l’empereur Adrien, de Théodose-le-Grand, et de Silius Italicus. La mémoire de ce grand Scipion, qui disoit, j’aime mieux conserver un citoyen, que tuer mille ennemis: celle d’un empereur habile, brave et voluptueux, d’un consul poète, qui tous les ans fêtait la naissance de Virgile, et les ruines d’un amphithéâtre, pourront peut-être vous intéresser davantage. Arrivés sur les lieux, le comte me demanda à quoi je rêvais. — A cet empereur Adrien, le maître du monde, logé dans un palais immense où le luxe avait déployé toute sa magnificence, et qui, à l’âge de soixante-deux ans, accablé de douleurs et du poids de la vie, se désespérait de ne pouvoir mourir: et moi je pense, dit le poète du Toboso, au temple qu’il fit bâtir en Égypte, en l’honneur de son cher Antinoüs. Si Adrien et son mignon revenaient en Espagne, ils seraient brûlés tout vifs. — Il est vrai, reprit le comte, que les Espagnols, idolâtres du sexe, abhorrent ce vice qui a déshonoré les Grecs et les Romains. Mais asseyons-nous sur ces ruines, et parlez-moi de cet homme de ma connaissance que vous avez rencontré à Carthagène. — D’abord, M. le comte, je vous croyais chez les morts. — Je ne suis pas pressé d’aller jouir de leur société. — Vous avez reçu un très-grand coup d’épée à travers le corps. — Heureusement il n’était pas mortel. — Votre adversaire a cru vous avoir tué, et il pleure dans une caverne, votre mort et sa femme. — Il a raison de la pleurer: la jalousie l’a aveuglé, lui a tourné la tête. Sa femme est un modèle de vertu, de fidélité et de douceur; don Fernandès nous a condamnés sur l’apparence: voici notre justification. A cette époque, j’aimais dona Éléonora, fille du marquis de Galvez, aujourd’hui ma femme. Le marquis très-ambitieux, très-vain, ne voulait la marier qu’à un grand de la première classe. L’orgueil est une maladie endémique de nos climats; je vous conterai tout à l’heure à ce sujet une anecdote plaisante. Dona Francisca, l’épouse de don Fernandès, liée d’une tendre amitié avec dona Éléonora, favorisait notre inclination. Ma femme avait exigé le plus grand secret de son amie, même vis-à-vis de son époux: un secret pour un Espagnol, est un dépôt inviolable. Je crus entrevoir la jalousie de don Fernandès; j’en parlai à dona Francisca qui repoussa cette idée, soit pour voiler ce défaut, soit quelle se crût au-dessus du soupçon: malheureusement, le jour de mon combat, dona Éléonora vint la prier de m’envoyer chercher; elle voulait me communiquer une affaire très-importante. — Ah! m’écriai-je, voilà la cause de vos malheurs; don Fernandès, caché dans la rue, suivit la camariste de sa femme, la vit entrer chez vous, et furieux, ivre de jalousie, vous attendit, vous attaqua, et croyant vous avoir blessé à mort, partit égaré, éperdu, ayant sa femme et les hommes en horreur: il s’est fait hermite, et vit dans un antre consumé de remords et d’ennui. — Je le plains; mais sa femme, pleine de vertus et d’innocence, était plus à plaindre encore. Lorsqu’elle apprit notre combat et ma blessure, elle s’évanouit: rappelée à la vie, elle attendit tout le jour dans la plus vive inquiétude, le retour de son mari, et ne le voyant point reparaître, elle s’abandonna au désespoir, la fièvre l’assaillit; huit jours entiers elle lutta contre la mort. Enfin, sa jeunesse, un médecin, et surtout les soins de son amie, lui rendirent la santé: les chirurgiens répondirent bientôt de ma vie: ma blessure était profonde sans être mortelle. Dès que je fus rétabli, je fis demander à dona Francisca, la permission de la voir; mais elle me la refusa. Après deux mois d’une vaine attente, elle voulait se retirer dans un couvent; mais sa grossesse dont elle ne pouvait plus douter, lui en ferma les portes; elle se décida à demeurer à Tolède jusqu’après son accouchement, projetant d’aller ensuite rejoindre ses parents à Madrid. J’appris qu’elle n’avait presque plus de ressources pour subsister. J’engageai dona Éléonora, à lui offrir des secours en son nom; elle ne voulut rien accepter; mais nous trouvâmes le moyen de subvenir à ses besoins. Elle avait quelques bijoux et des tableaux à vendre: j’envoyai mon valet de chambre déguisé en marchand, qui les acheta beaucoup au-dessus de leur valeur. Un nouvel incident vint accroître ses peines: son père mourut, et sa mère sans fortune, sans appui, vint se réfugier auprès d’elle: cette mère lui apporta du moins quelque consolation, et l’aida dans ses couches. A cette époque, le marquis de Galvez présenta à sa fille un parti très-brillant: un grand d’Espagne de la première classe, âgé de quarante-cinq ans par son extrait de naissance, et de quatre-vingts par son intempérance et l’usage immodéré des plaisirs. Éléonore répondit à son père avec beaucoup de fermeté, qu’elle ne se marierait jamais sans son aveu, mais lui protesta qu’elle n’aurait jamais d’autre époux que moi. Le marquis de Galvez se flatta que le temps triompherait de la passion de sa fille; mais deux mois après cette époque, le grand d’Espagne tomba malade et mourut. Alors je fis parler de nouveau au père d’Éléonore, en lui fesant déparer que ma naissance valait la sienne. Enfin, il se laissa fléchir, et j’obtins celle que j’adorais, et avec elle le bonheur. Après notre hymen, dona Francisca consentit à me voir: l’absence de son époux, l’incertitude de son sort brisaient, déchiraient son ame; tantôt elle le croyait mort, tantôt l’espérance la soutenait: elle se ruinait en messes pour obtenir du ciel le retour de son cher Fernandès. A cette époque, le comte don Pablo Olavide, intendant des quatre royaumes d’Andalousie et de Séville, avait conquis une province à l’Espagne; car c’était une vraie conquête que le projet qu’il avait fait adopter au roi, de faire défricher les montagnes de la Sierra-Moréna, canton jadis cultivé par les Maures, et dont les bois étaient depuis long-temps le repaire des bêtes féroces et des brigands. Déjà s’élevait sur les bords du Xenil, la Caroline, chef-lieu de la colonie: la fertilité la plus heureuse commençait à récompenser les travaux des cultivateurs. On prétend que la semence y produit jusqu’à quarante pour cent. Je parlai à dona Francisca et à sa mère, de ce nouvel établissement et des moyens que j’aurais de leur procurer une douce retraite; elles embrassèrent ce projet avec ardeur, c’était un port qui s’offrait dans la tempête. J’avais connu à Paris le comte Olavide: je lui écrivis pour lui demander une petite habitation pour deux dames aussi intéressantes qu’infortunées. Il me répondit sur-le-champ qu’il était trop heureux de m’obliger en secourant l’infortune, et qu’il donnerait à mes protégées, près de la Caroline, un terrain en valeur laissé par un Allemand qui venait de mourir, et pour associé, un Alsacien, homme sage, robuste et laborieux; que les dames jouiraient des deux tiers du produit; mais qu’il faudrait quelque argent pour achever de bâtir une petite maison, avoir des instruments aratoires, et quelques meubles. Je fis part de cette réponse à dona Francisca, en lui taisant la demande de l’argent. Elle fut enchantée, me remercia avec toute la sensibilité d’un cœur malheureux et reconnaissant, et me pria d’écrire tout de suite à M. Olavide qu’elle acceptait ses bienfaits avec une joie extrême. J’informai sur-le-champ M. Olavide de cette réponse, en le priant de faire achever le logement, d’acheter tout ce qu’il croirait nécessaire pour un établissement, et de m’en faire les avances; mais de persuader aux dames pour qui je m’intéressais, que les fonds étaient pris dans les coffres du roi. Il me répondit galamment que mes ordres seraient exécutés de point en point, et que les dames pouvaient venir dans deux mois. Lorsqu’ils furent écoulés, dona Francisca partit avec sa mère pour aller habiter sa tranquille et modeste demeure. Nos adieux furent touchants; dona Francisca et ma femme s’embrassèrent vingt fois avant de se séparer. Nous recevons souvent de ses lettres; dans la dernière elle nous disait: «Je serais très-heureuse, si je n’étais poursuivie par le souvenir d’un époux malheureux; j’arrose encore tous les jours son portrait de mes larmes.»
Après ce récit, nous délibérâmes au moyen d’ouvrir les yeux de don Fernandès, et de le retirer de sa caverne. Je proposai au comte de charger de cette commission le père don Augustin, religieux plein de prudence, de piété et d’onction. Vous avez raison, me dit-il, je le connais; indulgent pour autrui, et sévère pour lui-même, il joint à la pieté d’un anachorète, la philosophie d’un sage; le roi lui a offert un évêché, qu’il a refusé: on lui en demanda la cause; il répondit: Lorsqu’on a les yeux fixés sur l’éternité, la vie est un point entre deux abîmes, et les honneurs de ce monde, des jeux d’enfants. Demain matin nous irons le prier de nous rendre ce bon office. Je rappelai au comte qu’il m’avait promis le récit d’une anecdote au sujet de l’orgueil national. — La voici. Deux dames de haut parage, de Madrid, se rencontrèrent dans une rue très-étroite. Il fallait que l’une des deux voitures reculât pour laisser passer l’autre; aucune de ces deux dames ne voulut céder le pas; et leur orgueil, s’irritant de plus en plus, elles restèrent jusqu’au jour dans cette situation. Elles y auraient, je crois, passé leur vie, plutôt que de reculer. Enfin, pour terminer ce noble débat, on leur envoya deux chaises à porteur, qui les emmenèrent en même temps.
Après ce récit, la nuit approchant, nous retournâmes à la ville. Nous rencontrâmes un convoi nombreux de trois ou quatre cents ecclésiastiques psalmodiant des cantiques funèbres. Cinq cents hommes, portant des flambeaux, précédaient un cercueil où était un beau jeune homme à visage découvert. Le cercueil était suivi de cinquante carrosses. Je demandai au comte quel était cet infortuné, mort a la fleur de son âge. — Je l’ignore; arrivé d’hier, je ne suis au fait de rien: allons chez moi, nous y serons instruits. Nous y trouvâmes brillante compagnie; mais la tristesse et le silence y régnaient. Le comte, surpris, en demanda la cause. Ignorez-vous, lui répondit sa femme, la mort d’Alonzo Melgar, ce jeune homme si aimable, si accompli? — C’est donc son convoi que nous venons de rencontrer? Et quelle catastrophe a terminé sa vie? — Un crime horrible: don Stanislas Perez va nous en faire le récit. Toute la ville, dit alors don Stanislas, connaît don Alonzo Melgar, hidalgo brave, galant, plein d’esprit, et qui nous rappelait les héros de l’ancienne chevalerie. Il était l’amant de dona Eulalia Valdez, une Aspasie pour la beauté et l’esprit, une Mégère pour les passions. La fureur règne dans tous ses attachements: l’amour, la jalousie, la soif de la vengeance agitent, enflamment son ame tour à tour. Elle a soupçonné l’infidélité de don Alonzo, peut-être avec raison. Dissimulant sa rage, elle lui a donné un rendez-vous dans une maison d’emprunt; elle a caché trois hommes affidés, armés de poignards, dans un cabinet contigu à la chambre où elle était. Dès que don Alonzo a paru, après les reproches les plus amers, les plus virulents, cette Tisiphone lui a dit d’un ton plus calme: Je suis maîtresse de ta vie; tu ne peux m’échapper: choisis de mourir du poignard ou du poison recelé dans cette tasse de chocolat. Ce malheureux, qui a vu sa mort inévitable, lui a répondu froidement en prenant la tasse: Je choisis le chocolat; et après l’avoir bu, il a ajouté: «Ce breuvage eût été moins désagréable, si vous y eussiez mis un peu de sucre; le poison le rend trop amer; je ne parle pas pour moi, mais pour mes successeurs.» Quand cette furie, qui aimait encore éperdument, vit que le poison commençait à opérer, elle sortit, envoya un confesseur à ce malheureux, et monta aussitôt dans une chaise de poste qui l’attendait. Don Alonzo a eu le temps de se confesser, de recevoir les sacrements, et a déclaré, en mourant, qu’il pardonnait à son assassin, mais sans vouloir le nommer. Ce récit consterna l’assemblée; chacun méditait sur ce terrible événement. Après un long silence, un homme s’écria: Dona Eulalia est un monstre, dont l’échafaud doit faire justice, et purger la terre. Une des dames dit: Elle est bien coupable; mais aussi quel crime que l’infidélité! Oui, ajouta dona Antonia, femme de trente-six ans, dont les charmes, comme la rose de juillet, commençaient à se faner: trahir une amante qui vous a comblé de ses faveurs, qui vous a tout sacrifié, est un crime qui appelle la vengeance! Mesdames, dit alors le comte d’Avila, vous avez raison; une infidélité à son époux est une bagatelle, une affaire de mode; mais trahir une maîtresse! ce crime irrémissible mérite un châtiment exemplaire. Monsieur le chevalier, veuillez nous dire comment les dames françaises punissent les infidèles. — Par l’oubli, le dédain, et quelquefois par l’indulgence et l’amitié: oui, parfois, une amitié douce, intime succède à l’amour. Je n’en suis pas surprise, s’écria la vive Antonia; est-ce qu’on aime en France? Vos dames ont l’amour dans la tête, et la vanité dans le cœur. Le comte alors me dit tout bas: Nos femmes ne connaissent pas le sentiment de l’amitié: un amant, pour une Espagnole, est un dieu tant qu’il est aimé; à peine est-il un homme quand l’amour est éteint. Ici l’ardeur du tempérament, le besoin d’occupation noue la plupart des intrigues; et l’habitude, l’orgueil, l’embarras d’un nouveau choix font la constance des femmes. Chez une Française, dont une éducation cultivée a formé le goût et le cœur, l’amour est un sentiment délicat, embelli par l’imagination et le charme de l’esprit; chez vous il est l’enfant des grâces et du sentiment: chez nous il est celui de la nature, plus ardent, plus énergique, mais inculte et presque sauvage.
Nous nous séparâmes après cette conversation, et le comte promit de venir me chercher le lendemain matin pour me mener chez don Augustin. Il fut exact au rendez-vous, et nous partîmes dans la voiture avec don Manuel pour le couvent des Franciscains. Lorsque nous y arrivâmes, don Augustin allait dire sa messe; nous allâmes l’entendre. Le poète de la Manche nous y donna une petite scène de gaîté; un père quêteur lui présenta un bassin, en lui demandant pour les ames du purgatoire. Il y mit une piastre. Le moine ravi et étonné de cette générosité, lui dit: Senor, vous venez de tirer une ame du purgatoire. A ces mots don Manuel donne une autre piastre. Ah! s’écrie le quêteur toujours plus enchanté: Voilà une autre ame qui sort triomphante du purgatoire; toutes les deux montent au ciel, les anges s’avancent pour les recevoir, je vois ces ames, au milieu d’eux, rayonnantes de joie. Elles sont donc maintenant en paradis, lui demanda don Manuel? — Assurément, elles sont entourées des anges; elles jouissent de la gloire et du bonheur des Saints. — En ce cas je reprends mon argent; ces ames n’en ont plus besoin, on ne sort plus du paradis lorsqu’on y est entré; et en effet il reprit ses piastres. Le moine confus et rouge de colère, murmurait, le maudissait entre ses dents. Le comte et moi nous l’appaisâmes en jetant quelque argent dans le bassin. Le poète du Toboso au sortir de l’église donna à un pauvre les piastres qu’il avoit reprises du moine. Je lui demandai pourquoi il enrichissait un mendiant aux dépens de l’église? — C’est que je suis plus sûr de retirer un pauvre de la misère qu’une ame du fond du purgatoire.
Nous montâmes après la messe dans la cellule de don Augustin, et le comte après un récit fidèle de son combat et de l’injustice des soupçons de don Fernandès, lui proposa d’aller le chercher, et d’employer son éloquence et le charme de la persuasion pour l’éclairer sur ses erreurs et le ramener à son épouse. C’est une mission, dit-il, dont je me charge plus volontiers que d’une mission chez les sauvages, dont je ferais de très-mauvais Chrétiens. Les Athéniens élevèrent un temple à l’humanité, Marc-Aurèle à la bonté, et la religion chrétienne à la charité. Je suis prêt à partir demain; je désirerois cependant que l’un de ces messieurs voulut bien m’accompagner et me servir de second: don Manuel s’offrit généreusement en disant: J’aime mieux faire ce pélerinage que celui de Saint-Jacques-de-Compostelle. Il y a plus d’indulgence à gagner, n’est-ce pas, mon père? — Je ne puis le décider. Tout ce que j’ose assurer c’est que toute bonne œuvre est notée dans le Ciel, et que saint Jacques est un grand saint, le patron de l’Espagne. Oui, répliqua don Manuel, comme Minerve étoit la patronne d’Athènes, Diane de Lemnos, Junon d’Argos et Jupiter Olympien de Rome. Cela vous prouve, dit le père, que les hommes ont toujours cru avoir besoin de la Divinité. Je lui demandai par quel événement l’Espagne avoit choisi Saint-Jacques pour son patron? — Parce que le premier il est venu nous prêcher l’Évangile. Mais ce qui a le plus contribué à le faire adopter pour patron, c’est un songe que fit le roi Léon la veille d’une bataille contre les Maures. Le saint lui apparut, et lui promit la victoire. Il annonça cette apparition a son armée qui combattit avec ardeur et gagna la bataille. Depuis les troupes espagnoles marchèrent sous sa bannière, et le nom de Saint-Jacques fut leur cri de guerre, comme jadis Saint-Denis était le cri des Français. Mais, lui dis-je, il me semble que saint Jacques n’est pas né en Espagne, et que même il n’y est pas mort, quoiqu’il ait son tombeau à Compostelle. — Il est mort à Jérusalem, par les ordres d’Hérode Agrippa. — Et comment son corps se trouve-t-il en Espagne? — L’an 42 de notre ère, ses disciples l’enlevèrent, le mirent sur un vaisseau qui aborda en Galice, d’où il fut transporté à Compostelle, et déposé dans une grotte de marbre, au milieu d’un bois. Ce corps fut découvert en 800; et c’est autour de cette grotte que l’on a bâti la ville, ou depuis se rend l’affluence des pélerins. Mon père, lui dis-je alors, pardonnez-moi mon pyrrhonisme; cette histoire, tous les miracles de saint Jacques me paraissent apocryphes, et aussi difficiles à croire que les exploits d’Hercule, qui a délivré la Bétique du monstre Geryon, et séparé près de Cadix, d’un tour de main, les monts Calpé et Abila. — La translation de saint Jacques en Espagne, l’invention de son corps, ses miracles ne sont pas des articles de foi; imitons sa piété, sa vie édifiante; c’est là ce que la religion exige de nous.