Au douzième siècle, saint Jacques était si révéré dans la chrétienté, que Louis-le-Jeune, roi de France, gendre du roi de Castille, par vénération pour le saint, fit le voyage de Compostelle. Son beau-père lui offrit de magnifiques présents; mais Louis n’accepta qu’une superbe escarboucle. De retour en ses états, il envoya, en reconnaissance, au roi de Castille, une ambassade solennelle, à la tête de laquelle était l’abbé de Saint-Denis, qui lui apportait le bras de saint Eugène, premier évêque de Tolède, dont le corps avait été trouvé à Saint-Denis. Le roi de Castille, suivi de ses deux fils, du clergé, et des grands de la cour, alla hors de la ville recevoir ce dépôt précieux; le père et les enfants le portèrent, sur leurs épaules, jusqu’à la cathédrale. Dans la suite, Philippe II désira posséder le corps tout entier, et l’envoya demander, par une ambassade, à Charles IX, qui l’accorda sans peine, et Philippe alla au-devant du corps avec les mêmes cérémonies et la même solennité que l’on avait employées jadis à la réception du bras. Ce fils de Charles-Quint, dis-je alors, ne bornait pas son ambition à la possession du cadavre d’un saint, il a voulu envahir toute la France. Le comte ajouta qu’il conseillerait à Charles III de renvoyer à Saint-Denis le corps d’Eugène en échange de la Franche-Comté et des Pays-Bas que Louis XIV avait enlevés à l’Espagne. Il termina cette conversation en proposant à don Augustin de venir dîner chez lui; mais il refusa, alléguant le peu de temps qui lui restait pour les apprêts du voyage.
Lorsque le comte fut sorti, je dis à don Augustin: Permettez-moi de vous demander la solution d’un problême qui m’occupe depuis que je voyage en Espagne. Comment, dans un pays où la religion a des racines si profondes, des autels si nombreux, un empire si puissant, comment, dis-je, les confesseurs, les casuistes peuvent-ils voir avec cette indifférence, ou du moins tolérer avec tant d’indulgence et de facilité la licence des mœurs? Ici les liens du mariage sont si relâchés, que la plupart des maris ont des maîtresses, et les femmes des amants; et cependant ces époux infidèles se confessent, communient souvent, et, le lendemain de ces actes religieux, ils retournent à leurs attachements, à leurs douces habitudes? — Cette objection m’a aussi occupé plus d’une fois. L’église a souvent essayé d’user de rigueur, et d’opposer des digues au torrent des passions, et surtout à celle de l’amour; mais elle a compris que l’impétuosité, la violence de ce besoin physique, irrité par l’activité de l’imagination et l’influence d’un climat ardent, renverseraient la religion plutôt que de s’arrêter devant ses barrières; et pour sauver le vaisseau, il a fallu le laisser quelquefois flotter au gré des vents, et prudemment louvoyer. J’ai ouï dire à une dame française, attachée à feu la reine d’Espagne, que madame de Montespan, dans son commerce très-illicite avec Louis XIV, observait rigoureusement les jeûnes, les abstinences, le carême, et quittait souvent le roi pour aller prier dans son cabinet. Lorsqu’on lui parlait de cette inconséquence dans sa conduite, elle répondait: Parce qu’on fait mal dans une chose, faut-il le faire dans toutes? Aussi sa vieillesse et sa mort ont été très-édifiantes. Le clergé de France est peut-être trop sévère contre ce penchant de la nature; il faut se prêter à la fragilité humaine; l’indulgence maintient la religion, et tôt ou tard elle amène le repentir et la pénitence. Valga me Dios! s’écria don Manuel, on éteindrait plutôt le feu du soleil que celui de l’amour; ces deux soleils sont l’ame du monde et le principe de la vie. Don Augustin sourit à cette exclamation, et dit: Je crois que le moyen le plus efficace pour rendre aux mœurs leur pureté, et au mariage sa sainteté et son inviolabilité, ce serait d’autoriser le divorce, permis dans les premiers siècles de l’église, aujourd’hui défendu trop rigoureusement. Le savant don Manuel ajouta qu’en Turquie le mariage était plus respecté, parce que les Turcs pouvaient avoir quatre femmes et des concubines. La cloche alors appela le père au réfectoire; et nous le quittâmes pour aller dîner chez le comte. Nous trouvâmes dans la rue une espèce de procession qui excita notre curiosité. Un porte-croix, précédé de six prêtres en surplis et un cierge à la main, ouvrait la marche; suivaient deux files d’hommes enveloppés d’une tunique brune; venait ensuite un homme dans le même costume, monté sur un âne, et entre deux prêtres; deux autres personnages, vêtus de la même robe, portaient chacun un plat d’argent, et, s’adressant aux passants, aux personnes qui étaient aux fenêtres, aux balcons chargés de monde, demandaient d’une voix lamentable: Por el alma del povre (pour l’ame du pauvre ). J’interrogeai mon voisin sur cette cérémonie, qui me dit: L’homme qui est sur l’âne est un criminel que l’on mène à la potence; le produit de la quête est destiné à lui faire dire des messes après sa mort. Les deux prêtres qui marchent à ses côtés sont des confesseurs qui l’exhortent et le préparent à la mort; et les hommes en robes brunes sont des pénitents de la congrégation de la Paix. Ils sont institués pour venir au secours des condamnés. Lorsque le tribunal de la justice fait annoncer une exécution, vingt-quatre heures avant le supplice on conduit le patient dans la chapelle de la prison; alors la confrérie le regarde comme un frère; elle lui donne l’habit des pénitents avec lequel il sera exécuté; elle lui sert un bon soupé sur de la vaisselle d’argent. Le lendemain on lui donne à dîner tout ce qu’il désire, et la congrégation paye ses dettes. L’après-dînée elle va le chercher, et elle l’accompagne, dans l’ordre processionnel, au lieu de son supplice. Nous suivîmes ce cortège jusqu’auprès de l’échafaud. L’exécution faite, des hommes et des femmes vinrent baiser les pieds du pendu. On nous assura qu’il y avait vingt-quatre jours d’indulgence attachés à cet acte de piété. Ensuite, les pénitents emportèrent le cadavre dans un cercueil, et allèrent lui faire un superbe service. Quand le cortége fut éloigné, un des confesseurs monta sur l’échelle, et adressant un discours pathétique à l’auditoire, qui se pressait autour de lui, il dit éloquemment que le vol est un crime qui mène à la potence, et que la mort d’un pendu était très-désagréable. Vivement ému de cette cérémonie lugubre, je dis à don Manuel: Je vois avec plaisir que vos compatriotes ont l’ame tendre et compatissante: cette sensibilité les honore soit qu’ils la doivent à la religion ou à la douceur du climat. Je sais qu’on leur reproche les cruautés, les crimes de l’Amérique; mais les conquérants de ce nouvel hémisphère n’étaient qu’un très-petit nombre d’aventuriers, dont l’Espagne aurait fait justice, si le succès, qui justifie tout, et l’éclat de leur valeur, n’eussent couvert leurs forfaits du faux jour de la gloire.
Le comte d’Avila nous attendait pour dîner; nous n’étions que quatre convives, sa femme et lui, don Manuel et moi. J’ai voulu, nous dit-il, mieux jouir de votre société, et vous traiter à la française, car je vois bien que vous n’aimez ni notre safran ni notre ail; et cela me rappelle un dîné fameux dans nos annales, que l’amirauté de Castille donna, le siècle dernier, au maréchal de Grammont, qui venait demander la main de l’infante pour Louis XIV. On y servit sept cents plats aux armes de l’amirauté: tous les mets étaient dorés, et tellement chargés de safran, qu’aucun convive n’osa y toucher; l’on remporta les plats tels qu’ils étaient venus, et cependant le festin dura quatre heures.
Après le dîné, le comte nous lut la lettre qu’il écrivait à don Fernandès.
«Cessez, monsieur, de creuser votre tombeau, le bonheur peut renaître pour vous. Le père don Augustin, qui vous remettra cette lettre, vous apprendra l’asile où votre femme verse tous les jours des larmes amères sur vos communs malheurs. Ce vénérable religieux vous affirmera la vérité de mon récit. J’étais épris depuis long-temps de la fille du marquis de Galvez, aujourd’hui mon épouse. Dona Francisca favorisait notre inclination, et vos soupçons ont outragé la vertu la plus pure. Elle vous a donné un enfant sept mois après votre départ; elle est retirée à la campagne avec lui et sa mère: je vous exhorte à revenir auprès d’une épouse aussi sensible que vertueuse. Venez tarir ses pleurs et finir ses malheurs et les vôtres.»
Le comte remit cette lettre à don Manuel, avec une bourse de cent piastres pour subvenir aux frais du voyage de don Augustin, et de don Fernandès. Il me pressa beaucoup d’accepter un logement chez lui; je le refusai pour garder ma liberté: je lui promis de venir à sa table me dédommager des privations que je m’imposais.
Le lendemain, à la pointe du jour, don Augustin était à notre porte, avec une voiture. J’embrassai tendrement don Manuel, qui me dit, en me pressant dans ses bras: Cher Oreste, tu reverras bientôt Pylade vainqueur du farouche Thoas. Je lui donnai une lettre pour don Pacheco, et lui promis d’aller l’attendre à Cordoue. Don Augustin m’assura qu’ils y seraient dans quinze jours.
Le départ du jovial improvisateur me rendit cette matinée bien triste: peut-être des vapeurs qui voilaient le beau soleil de ces climats augmentaient ma mélancolie: il suffit d’un léger nuage au physique comme au moral pour troubler la sérénité de notre ame. Pour dissiper ou promener ma tristesse, j’allai au faubourg de Triana; la rêverie et la mélancolie m’y suivirent. Séraphine, Cécile, dona Rosalia tour-à-tour occupèrent ma pensée. Cette tendre et aimable Cécile, me disois-je, elle a disparu comme une ombre légère, comme ce phosphores qui brillent un moment dans les airs: Séraphine est aussi perdue pour moi. Que sont devenus ces beaux jours où sa voix douce, harmonieuse m’appelait mi corazon, mio enamorado (mon cœur, mon amant); où ses regards tendres, expressifs pénétraient mon ame d’amour et de volupté! Aujourd’hui ses regards, ces doux noms s’adressent à un autre. O femmes! ornement de la terre! délice et tourment de la vie! Du moins, si j’étais auprès de Rosalie, elle est sensible et malheureuse comme moi! Hélas! mon cœur n’a pas un être sur lequel il puisse se reposer! Las de me promener, j’allai m’asseoir auprès de la fontaine où sont les statues d’Hercule et de César. Que de pensées me fit naître l’image de ce dernier! Je songeai à dix ans d’activité et de travaux dans les Gaules, au passage du Rubicon, à la bataille de Munda, de Pharsale, à son ambition effrénée, et puis je le vois tomber, à l’âge de cinquante-six ans, sous le poignard de ses ennemis. C’était bien la peine de naître et de porter le flambleau de la guerre au sein de sa patrie pour lui ravir sa liberté. Le maréchal de Gassion disait qu’il fesait trop peu de cas de la vie pour la communiquer à d’autres: on ne peut méditer sa pensée sans être de son avis. Lorsqu’on lit l’histoire avec un peu d’attention et de philosophie, que l’on voit cette vaste scène de guerres, d’atrocités, de perfidies, de massacres; tant de personnages agités, emportés par leurs passions, toujours occupés de projets de fortune, de grandeur, de domination, se succéder rapidement, et s’engloutir dans l’abîme de l’oubli, ne croit-on pas lire l’histoire des fous de Bedlam? Quel œil pourrait distinguer aujourd’hui la cendre d’Achille et d’Agamemnon de celle d’Irus et de Thersite? Accablé de ces réflexions et du poids de ma tristesse, je sentais le besoin de répandre des larmes, lorsqu’un jeune homme m’aborda. Son visage était pâle, défait; son habit paraissait la livrée de la pauvreté. Monsieur, me dit-il, je vois à votre uniforme, et de plus à votre air national, que nous sommes compatriotes. — Vous êtes Français, sans doute? — Oui, Français bien malheureux. — Puis-je vous être utile? — Vous allez en juger: voici mon histoire. Je dois rougir en vous la contant; mais l’aveu de ma faute, ou plutôt de mon crime, est déjà une punition que je m’impose. Je suis fils d’un avocat de Toulouse. A l’âge de vingt-deux ans, je devins éperduement amoureux de la femme d’un libraire, une Vénus pour la beauté, une Messaline pour les mœurs. Son mari, vieillard jaloux, mais homme de mérite, fermait avec une extrême rigueur les avenues de sa maison; sa femme, aussi impatientée que moi des obstacles que l’on nous opposait, me proposa de l’enlever: j’hésitai quelque temps. La timidité, la pudeur m’arrêtaient au bord de l’abîme; mais l’amour et les sollicitations de Julie étouffèrent la voix de l’honneur et du devoir. Je dérobai à mon père une somme de cent louis, et Julie emporta de son côté bijoux, argent, vaisselle, tout ce qu’elle put saisir à son époux. Nous nous réfugiâmes à Madrid, où l’amour, les plaisirs, la bonne chère, en nous étourdissant sur l’avenir, dissipèrent bientôt la plus grande partie de nos vols domestiques. J’avais étudié en médecine, et je proposai à Julie d’aller, avec les débris de notre fortune, nous établir dans une petite ville d’Espagne, où je pourrais exercer ma profession de médecin; elle approuva mon projet. Le lendemain elle me pressa beaucoup d’aller à la comédie pour me distraire; mais une migraine assez forte l’empêchait de m’y suivre. A mon retour je ne retrouvai plus dans notre logement, ni ma femme ni le reste infortuné de notre pécule, ce qui me confirma son évasion. Je me consolai aisément de sa perte. Les liaisons formées par le crime, amènent tôt ou tard la haine et les remords. Je ne fis aucune recherche; je vendis les meubles qu’elle n’avait pu emporter, et me rendis à Badajoz, où un homme que j’avais connu à Madrid me présenta à ses connaissances en qualité de médecin: en Espagne, la charlatanerie en impose aisément; tout homme y a le droit de s’ériger en Esculape. J’eus d’abord quelques pratiques, et je fis des cures. Cela me valut de petits honoraires, qui, avec beaucoup de frugalité, suffirent à ma subsistance; mais un jour ayant été appelé pour le fils de l’alcade, jeune homme fort aimé dans la ville, je pris sa maladie pour une attaque d’apoplexie; je le fis saigner deux fois: malheureusement c’était une indigestion qu’il avait. Lorsque les parents le virent à l’extrémité, ils firent venir un véritable docteur, qui leur apprit ma bévue en me traitant d’empirique, d’ignorant et de gavache: mais ce qui acheva de me perdre dans l’opinion publique et d’irriter les esprits, c’est la délation d’une vieille femme qui me servait, et que je renvoyai pour soupçon de vol: elle déclara qu’un vendredi j’avais mangé une côtelette de mouton, et qu’un dimanche je n’avais pas entendu la messe; que par conséquent j’étais juif ou musulman. Cette grave accusation, jointe à la mort du fils de l’alcade, échauffèrent tellement les esprits, qu’hommes, femmes et enfants vinrent assiéger ma porte, criant à l’hérétique, à l’assassin; ils étaient armés de bâtons et de pierres. Heureusement le derrière de la maison donnait dans une rue très-étroite et peu fréquentée; le premier étage n’était pas élevé, et je me déterminai à sauter par la fenêtre: par bonheur je tombai sur un monceau de fumier. La chute cependant fut un peu rude; je restai un quart-d’heure sans pouvoir me relever; mais enfin la peur me rendit mes forces, et de détour en détour, je m’échappai de la ville. Lorsque je fus hors de danger, je m’assis sur une pierre où les réflexions les plus cruelles vinrent m’assaillir; je me voyais sans argent, sans appui, loin de mes parents, de ma patrie, et flétri par une action criminelle: vingt fois j’ai voulu terminer ma fatale existence; mais la religion et peut-être l’amour de la vie, ont retenu mon bras. Je poursuivis mon chemin, avec l’intention de rentrer en France. J’allai à Tolède; de là je vins à Séville, frappant à la porte des couvents pour demander du pain. J’avouerai en l’honneur des moines et de la générosité espagnole, que les aumônes ont été plus que suffisantes. Mais le chagrin, l’humiliation et la fatigue du voyage, altérèrent ma santé; et en arrivant à Séville, dévoré par la fièvre, j’ai été obligé de me présenter à l’hôpital, où l’humanité, la charité chrétienne m’ont prodigué leurs soins et leurs secours. Je n’en suis sorti que depuis hier. J’ai beaucoup souffert; mais je mérite mes souffrances. — Votre récit est fort touchant, et vous payez bien chèrement la faute d’un jour. Mais que puis-je faire pour vous? — Me prêter quelqu’argent pour retourner dans ma patrie. — Combien vous faut-il? — Trois louis. — C’est bien peu; cette somme ne vous suffira pas. — Pardonnez-moi; c’est assez pour un homme qui voyage à pied et aux dépens des autres. Je lui en offris cinq; il ne voulut jamais en accepter que trois. Il me proposa de me faire son billet: je le refusai, en lui disant que je passerais bientôt par Toulouse, et qu’il me rembourserait. Il me remercia avec la sensibilité et la joie d’un cœur qui sort de la misère et d’une situation douloureuse; et moi j’allai dîner chez le comte d’Avila, moins oppressé et soulagé par le plaisir d’avoir obligé un compatriote malheureux.
Je dois ici le portrait de la comtesse d’Avila, qui m’accueillait avec cette politesse douce et aisée, que l’usage du monde perfectionne, mais qui prend sa source dans le cœur. Dona Éléonora, un peu maigre, le teint pâle, attirait les regards par l’éclat de ses yeux, et une physionomie intéressante, et la grâce de ses mouvements. Elle lisait l’idiome français, l’ânonnait un peu et aimait à le parler.
Elle était très-attachée à son mari, fesait peu de cas des moines, et, chose étonnante pour une Espagnole, elle croyait que la vertu et l’humanité ouvraient, dans toutes les religions, les portes du Ciel; elle aimait la lecture, et lisoit de bons livres; mais la vivacité de son esprit nuisait à son attention; elle accusait sa mémoire du peu de fruits de ses lectures. A tort, lui dis-je un jour, vous inculpez cette faculté; vous retiendrez ce que vous lirez attentivement. Mais les femmes lisent comme bien des hommes voyagent; ils courent la poste, traversent rapidement les villes, les campagnes, brûlent d’arriver à l’auberge, et en rentrant dans leur patrie, semblent avoir bu des eaux du Léthé. La comtesse aimable, spirituelle, et d’un caractère heureux, comme le soleil avait ses taches;