Jeune Clara, je vais te voir:

Amour, cache-moi sous ton aile,

Et réalise mon espoir;

Échauffe son ame sensible

De tes feux célestes et doux,

Et rend son amant invisible

A l’œil perfide des jaloux.

Nous partîmes enfin lorsqu’il eut fini son vin et sa chanson: à la dernière lieue nous mîmes pied à terre; une superbe allée, bordée de maisons de campagne, nous conduisit jusqu’au faubourg. En y entrant, le bruit des métiers, la multiplicité des boutiques, des cabarets, des petits chariots, l’agitation, le mouvement et le tumulte nous annoncèrent le voisinage de la grande ville. Au milieu du fracas et de la société des hommes, je sentis mon cœur oppressé; il me semblait qu’en quittant la campagne, son air pur, les bois, les vergers, leur calme heureux, leur douce solitude, j’entrais dans une vaste prison qui renfermait une infinité de malheureux; mais cette oppression cessa en approchant de la maison de don Inigo. J’entrai dans son cabinet sans me faire annoncer; il jeta un cri de joie en me voyant. Je me précipitai dans ses bras et je l’embrassai bien tendrement. Après nous être remis de ce trouble si doux, je lui demandai des nouvelles de Rosalie. Elle vient, me dit-il, d’éprouver un événement qui l’attriste et me comble de joie; elle a reçu, la semaine dernière, la nouvelle de la mort de son époux. Il s’était sauvé des prisons de Madrid, où ses dettes et son libertinage l’avaient fait en fermer. Poursuivi par des alguasils, il a voulu se défendre, il a blessé l’un d’eux d’un coup de poignard; mais aussitôt un coup de sabre lui a fendu la tête. Rosalie n’a pu refuser des larmes à la malheureuse destinée d’un homme qu’elle avait aimé, auquel un lien sacré l’unissait encore; et ce qui accroît sa douleur, c’est de le savoir mort sans confession, et condamné aux flammes éternelles. Elle le pleure tous les jours; mais j’espère que votre présence dissipera bientôt cet attendrissement et séchera ses larmes. Alors, sans lui faire annoncer mon arrivée, il l’envoya chercher. A ma vue son émotion fut si vive qu’elle fut obligée de se jeter dans un fauteuil, en s’écriant d’une voix faible: Que vedo el senor caballero don Luis! Je demandai à son père la permission de l’embrasser, ce qu’il m’accorda sans peine. Rosalie, en rougissant, me pressa légèrement dans ses bras. Sous son habit de deuil elle me parut encore plus jolie, son regard était doux et tendre, son air mélancolique, l’aimable pudeur fleurissait sur son visage. Vous avez donc pleuré, lui dis-je, un époux qui vous avait si lâchement abandonnée? — Oui, le malheur d’un homme doit faire oublier ses fautes. J’ai déjà récité bien des prières pour lui, et mon père m’a promis de faire dire cent messes pour le repos de son ame, si Dieu lui a fait la grâce de ne le condamner qu’au purgatoire. Que je serais tranquille si quelqu’un pouvait me l’assurer! Je lui dis que l’on devait tout espérer de la clémence du Père des humains.

Je logeai chez don Inigo qui me dit: Vous êtes chez vous, chez votre père; plus long-temps vous resterez avec nous, plus Rosalie et moi nous vous devrons de reconnaissance.

Don Manuel s’était logé à l’extrémité de la ville, chez un Juif; il m’avait promis de venir me voir le lendemain de notre arrivée: je l’attendis vainement; mais le matin du jour suivant, il entra dans ma chambre, l’air effaré, le visage blême; je lui demandai des nouvelles de sa santé. — Ah! me dit-il, je ne sais pas ce que devient mon ame, le trouble la saisit, je crois qu’elle veut m’abandonner et retourner à son premier gîte. — Est-ce que dona Clara vous a mal reçu? avez-vous à gémir de son inconstance? La chaste Pénélope n’a pas voulu reconnaître Ulysse? — Oui, c’est une volage, une perfide. Le soir même de notre arrivée, enflammé d’amour, sur les ailes de l’espérance, je volai chez elle, déguisé sous mon uniforme monacal; on m’introduit dans sa chambre sous le nom du père Chrisostôme; je comptais bien en avoir l’éloquence; je me préparais à une reconnaissance des plus pathétiques; mais cette nouvelle Dalila me regarda d’un air froid et dédaigneux. Je crus d’abord qu’elle ne me reconnaissait pas. Je me suis nommé, je lui ai demandé si elle avait oublié son poète, son ami. — Non, je me rappelle votre figure et votre serment: vous avez juré sur les reliques de saint Vincent, de ne pas reparaître de deux ans dans Valence; vous vous parjurez, vous profanez ce vêtement sacré, je ne veux point partager votre crime: tremblez, craignez les foudres du ciel, on n’offense pas les saints impunément; Dieu même venge les insultes faites à ses élus. Sachez que quarante-deux petits enfants s’étant moqués du prophète Élysée, et l’ayant appelé chauve, Dieu envoya deux ours qui les dévorèrent tous. D’abord étonné, glacé de cet accueil, je suis resté muet, pétrifié; mais bientôt l’indignation ranimant mes esprits, je lui ai dit: Je vois, ma belle, que si vous avez perdu la tête, vous n’avez pas perdu la mémoire et la langue; je ne vous croyais pas si savante. Qui diable vous a appris cette belle histoire des deux ours? Mais je vois que amor di donna, aqua in cestillo.[85] Au reste, je m’aperçois avec plaisir que de Magdeleine pécheresse, vous êtes devenue Magdeleine pénitente. Allons, touché de vos remords, je vais vous donner l’absolution. Alors, avec une sainte gravité, fesant sur elle le signe de la croix, je lui ai dit: Absolvo te à peccatis tuis, in nomine, etc. Je m’évadai ensuite; car je m’apercevais au feu de ses regards que la colère bouillonnait dans ses veines, et notum quid possit fœmina furens.[86] Je suis venu souper avec mon Hébreu. Fils de Jacob et de Rachel, lui ai-je dit, noyons mon amour et nos soucis dans le vin. Il n’y a rien de vrai, de solide que le plaisir et le bon vin, dissipat Evius curas edaces. Mahomet a dit que Dieu avait fait deux beaux présents à l’homme, les femmes et les parfums; il s’est trompé, il a voulu dire, les femmes et le vin. Lorsque nos têtes ont été échauffées des vapeurs de Bacchus, nous avons bu à la santé du diable, et l’avons prié à souper avec nous; ensuite, après avoir vidé nos flacons, et beaucoup ri de notre invitation au grand-maître des enfers, à minuit, à l’heure oh les sorciers vont au sabbat, où les démons remontent sur la terre, nous sommes allés paisiblement nous mettre dans nos lits.