Mais voici le pire de mon histoire: Un peu avant la naissance du jour, à l’heure des songes, je dormais profondément, lorsque j’ai vu entrer dans ma chambre des hommes vêtus de noir, ayant des têtes de mort sur leurs habits et des cierges à la main, et le diable à leur tête, le front armé de cornes, et les yeux ardents comme deux escarboucles; ils ont entouré un cercueil qui était au milieu de ma chambre; ensuite ils sont venus près de mon lit: j’étais dans une situation terrible, je suffoquais; une sueur froide m’inondait. Cependant voyant le diable si près de moi, j’ai fait un effort pour lui parler, et lui ai demandé, d’une voix faible et tremblante, ce qu’il voulait: Mon cher apostat, m’a-t-il répondu, tu m’as prié hier à souper avec toi, je t’en remercie; je viens à mon tour t’inviter à souper dans quatre jours dans mon palais avec Luther, Calvin, Pilate, Judas, Mahomet, l’empereur Julien, Henri VIII, Jean Hus et Jérôme de Prague; ce sont eux que tu vois autour de moi. A ces mots il a disparu, et a laissé dans ma chambre une odeur de soufre épouvantable: j’étais mourant, plus froid qu’un prédicateur qui reste court en chaire: je n’ai pu me rendormir; les rayons du jour ont dissipé mon effroi, et j’ai déjeûné avec mon israélite, qui, ni juif, ni chrétien, s’est moqué de mon songe, de la pythonisse d’Endor, de l’ombre de Samuel, qui fit si grande peur au roi Saül, et des songes de Nabuchodonosor, expliqués par Daniel; enfin sa gaîté, ses plaisanteries m’ont rendu le courage; et pour achever agréablement la journée, je suis allé dîner chez un de mes anciens amis, qui a parcouru les différents états de la vie; il a été moine, corsaire, médecin, journaliste et comédien. Aujourd’hui il mange gaîment l’héritage de l’un de ses oncles, mort au Mexique. C’est un mécréant, grand contempteur des saints et de leurs miracles; je lui ai confié le serment que j’avais fait à Saint Vincent, et que j’ai violé. Rassure-toi, m’a-t-il dit: Saint Vincent n’a pas en paradis d’assez bonnes lunettes pour voir ce qui se passe sur la terre; il s’embarrasse fort peu que don Manuel, l’improvisateur, porte ses talents et sa bosse à Ispahan, à Pékin ou à Valence. Pierre Barjone a renié trois fois Notre-Seigneur, et n’en est pas moins un grand saint. Moi, j’ai fait vœu de chasteté et de pauvreté; j’ai de l’argent et une jolie maîtresse, qui me donne le paradis dans ce monde, en attendant que mon ame aille occuper sa niche dans l’autre: le 19 avril, c’est la fête de San Vincente; tu composeras quelques jolis couplets à sa gloire, et par-là tu feras ta paix avec lui. Ce discours, qui a été suivi d’un bon dîné, a appaisé quelque petite syndérèse qui me restait sur le cœur; et le soir je suis rentré dans ma chambre, plein de confiance et d’hilarité, et avec un peu de vin dans la tête: mais la nuit, j’ai eu une autre vision; j’ai vu un grand fantôme vêtu de blanc, le chef couronné d’une auréole brillante, qui m’a dit: Je suis St. Vincent Ferrier, j’ai pitié de toi; je descends du ciel pour sauver ton ame, tu n’as plus que trois jours à rester sur la terre, repens-toi; demande pardon à Dieu de ton impiété, de ton libertinage; rappelle-toi l’habit religieux que tu as porté dans ta jeunesse; cette robe sacrée déposera contre toi au tribunal de l’Éternel; tremble, implore ta grâce ou tu vas devenir la proie du démon, et tomber dans l’abîme. Je me suis éveillé en sursaut, et l’ombre s’est évanouie: mais je l’ai toujours présente: j’entends toujours la voix du Saint; et cette apparition et celle du diable, et l’annonce de ma mort prochaine me troublent, enveloppent mon ame d’un crêpe funèbre, et me donnent la fièvre. Pendant ce discours, je l’observais; ses yeux étaient ardents, son visage décomposé; son corps tremblait: je le rassurai autant que je pus; je lui dis que ces visions étaient l’effet d’une imagination vive, et d’un sang agité, et ne méritaient pas plus de croyance que celles de Sainte Thérèse ou celles du roi Baltazar, qui vit une main écrire des mots sur une muraille. Je lui proposai de dîner chez don Inigo; il me dit qu’il n’avait pas faim, qu’il allait prendre l’air, et composer une satire contre dona Clara, pour lui laisser en mourant une marque de sa reconnaissance et de son souvenir. Je lui promis d’aller le lendemain déjeûner avec lui.
Avant dîné j’allai avec don Inigo me promener dans la ville et visiter les couvents et les églises, qui, la plupart au lieu de dômes, n’ont que des tours hautes et minces, ornées de toutes sortes de pilastres et de devises bizarres; tout est peint et doré avec profusion. Je ne remarquai que le couvent des Franciscains; il paraît que ces moines sont très-bien logés en Espagne; le monastère a une cour double, entourée d’un portique ouvert où sont des fontaines qui versent leurs eaux dans les deux cours: nous vîmes passer l’archevêque. Ce prélat, me dit don Inigo, est le fils d’un paysan, ainsi que son prédécesseur l’était. Ce dernier a fait bâtir une riche habitation pour les franciscains, qui sont les champions de l’immaculée Conception; et le prélat d’aujourd’hui, dont les dogmes sont diamétralement opposés à ceux de son prédécesseur, en a fait autant pour les pères des écoles pies. Lorsque nous fûmes à peu près au centre de la ville, il me dit: C’est ici qu’était jadis la porte par où le Cid fit son entrée triomphale dans Valence, et termina ses exploits. Jugez combien cette ville s’est agrandie; c’est surtout depuis l’avénement de la maison de Bourbon au trône d’Espagne.
Nous trouvâmes une affiche de comédie dont la lecture me parut amusante et bonne à retenir.
A l’impératrice du Ciel, mère du Verbe éternel, nord de toute l’Espagne, consolation, fidèle sentinelle et rempart de tous les Espagnols, la très-sainte Marie, a son profit, et pour l’augmentation de son plus grand culte, la compagnie des comiques jouera aujourd’hui une nouvelle et joyeuse comédie intitulée el Heredero universal (le Légataire universel), de Carlos Gordoni, auteur de la Margarita (Marguerite). Le fameux Romano dansera le fandango. On prévient que la salle sera éclairée. Je dis à don Inigo: Cet Heredero universel est sans doute une traduction ou imitation du Légataire de Regnard? — Oui, mais l’auteur se garde bien de l’avouer, ainsi que la traduction de la Margarita, qui est la Nanine française. — Si les Espagnols sont glorieux, à plus forte raison les auteurs doivent l’être.
Nous trouvâmes, à notre retour, chez don Inigo, le curé de la paroisse qui l’attendait. Je les laissai ensemble. Dès qu’il fut parti, don Inigo me fit appeler, et me dit: Savez-vous ce qu’est venu faire ici le curé? — Non, vraiment. — Il a apporté son registre pour inscrire les noms de toutes les personnes qui logent chez moi, et le vôtre aussi. — Qu’en veut-il faire? — Nous approchons de Pâques, et il faut que chacun de nous lui fournisse son billet de confession et de communion, qu’il viendra chercher après Pâques. Si quelqu’un ne le donnait pas, il serait foudroyé des censures de l’église, et son nom affiché dans les carrefours; et s’il ne se confesse pas dans un temps donné, il est puni corporellement. —Cette loi de l’église doit enfanter beaucoup de sacriléges? — N’en doutez pas; mais nos prêtres ont pour principe qu’il faut employer tous les moyens pour forcer les hommes à leurs devoirs, sous le prétexte que la persuasion arrive tôt ou tard. Au reste, ne vous alarmez pas, j’aurai un billet pour vous. — Comment vous y prendrez-vous? — J’en achèterai un. Ces billets sont communs, et se vendent à très-bon compte. Dès le commencement de la semaine sainte, des femmes perdues, profanant ce que notre religion a de plus sacré, vont communier dans diverses églises, et retirant leur billet à chaque fois, elles le jettent dans le commerce. D’autres de ces créatures se prostituent à des moines, qui les payent en ce papier-monnaie. Il est des hommes plus hardis qui, pour épargner les frais du billet, ne craignent pas de communier sans confession, et de devenir sacriléges. — Ainsi c’est à Pâques où se commettent les plus grands crimes. — Il faut en gémir, et attendre du temps la suppression de ces abus.
Le lendemain matin je me rendis chez don Manuel; je le trouvai dans son lit. Sitôt qu’il m’aperçut, il s’écria: Mon ami, je suis mort; la fièvre me dévore; j’ai eu cette nuit d’autres visions; saint Vincent est à mes trousses; il se venge. Allez, je vous prie, me chercher un médecin et un confesseur. A cette demande je compris que ses visions et la fièvre avaient affaibli sa tête, et je me flattai que la présence du médecin et du confesseur la rétabliraient bien mieux que les plus belles maximes de la morale et de la philosophie. Je m’adressai, pour avoir ces deux personnages, à don Inigo, qui m’indiqua son docteur et le vicaire de sa paroisse. Je courus d’abord chez l’Esculape. C’est bientôt, me dit-il, l’heure de mon dîné; je ne fais jamais de visite dans ce moment. — Vous viendrez, je l’espère, au sortir de table?— Non, je fais alors la méridienne. — Mais après la méridienne vous paraîtrez sans doute? — Pas encore. Ce matin j’ai purgé l’archevêque pour une légère indigestion, et je yeux aller voir l’effet de la médecine: vous sentez bien ce qu’on doit à son ousia illustrissima. Mais dès que je l’aurai vu, je courrai chez votre malade, à la considération de mon ami don Inigo Flores. — Mais si pendant le temps donné à votre dîné, à votre sommeil, à son ousia illustrissima, le malade meurt? — Ce ne sera pas ma faute; nous prierons Dieu pour lui. J’eus beau le presser, et vouloir rompre l’ordre méthodique de sa journée, il me répondit que s’il brisait ses habitudes, troublait sa digestion et son repos pour ses malades, il serait bientôt plus malade qu eux. J’allai ensuite chez le vicaire, que je ne trouvai pas: j’y retournai le soir, et je le menai chez don Manuel. Le docteur y était déjà; il me dit à l’oreille que mon ami avait une fièvre inflammatoire, qu’il ne répondait pas de ses jours, et qu’il fallait le faire confesser tout de suite. Dès que don Manuel aperçut le vicaire, il lui cria: Prêtre du Seigneur, je suis perdu; le diable m’attend demain à souper avec Luther, Calvin, Judas, Pilate, Mahomet et Julien l’apostat. L’ecclésiastique, qui vit que son imagination était frappée, chercha à le rassurer par les paroles du psalmiste: «Dieu est bon, et sa miséricorde est éternelle.» Saint Paul, ajouta-t-il, était l’ennemi de Dieu; saint Augustin était plongé dans le bourbier du vice: cependant tous deux jouissent aujourd’hui du bonheur et de la gloire des saints. Écoutez la voix de Dieu, qui vous appelle à lui comme il appela jadis trois fois Samuel encore enfant; n’imitez pas ce petit Samuel, qui ne reconnut pas sa voix. L’entendez-vous? la reconnaissez-vous? — Oui, monsieur. — Le Dieu de bonté vous envoie aujourd’hui, pour votre salut, une grave maladie. — Hélas! oui; mais j’aurais désiré que ce fût un peu plus tard. — Voulez-vous vous confesser? Vos maux s’affaibliront quand votre conscience sera plus tranquille. — Je le veux bien, quoique je n’aie pas eu le temps de me préparer. Alors nous sortîmes tous, et je revins chez don Inigo navré de douleur. Le père et la fille cherchèrent à me consoler; Rosalie me disait, non sans quelque rougeur: Il vous restera encore de bons amis, mon père et moi. Je ne pus fermer l’œil de la nuit; j’avais toujours devant les yeux ce poète charmant, jovial, plein d’esprit, à peine au milieu de sa carrière, et déjà dans les bras de la mort, au moment où il ne s’occupait que de plaisirs et de jouissances.
De grand matin je retournai chez lui; il était assoupi; on l’avait saigné deux fois. Sa garde me dit qu’il avait passé une nuit très-agitée; qu’il sommeillait dans ce moment, et rêvait, ou plutôt qu’il était dans le délire. Je m’assis auprès de son lit, et j’attendis le moment de son réveil. Dans son délire, il nommait dona Clara, l’appelait sa bien-aimée; ensuite, après un court silence, il s’écria: Où suis-je? Je vois les Euménides; voilà Minos, Eacus, Rhadamante, en robes noires, avec de longues barbes: ils jugent les pâles humains. L’effroi l’éveille, et cessant de parler, il roula les yeux autour de lui, et les arrêta sur moi; et m’ayant reconnu, il me dit: Mon ami, je vois la mort planer sur ma tête sa faux à la main; tout est fini: saint Vincent me poursuit. Pour l’appaiser, j’ai fait le vœu, si j’en échappe, de mettre en vers sa vie et ses miracles. Hélas! j’ai offensé Dieu devant vous, je vous ai scandalisé par mes actions et mes discours, je vous en demande pardon. Il me pria ensuite d’empêcher le Juif, son hôte, d’entrer dans la chambre. Je crois voir, dit-il, l’apôtre qui a trahi J. C. C’est ce nouveau Judas qui a évoqué le diable que j’ai vu dans la nuit. Je lui promis d’écarter cet Hébreu. Une autre grâce, ajouta-t-il, que j’ai à vous demander, c’est d’emporter le manuscrit de mes vers, contenant odes, romances, épigrammes, élégies, séguidilles. Épicure, en mourant, tourmenté des douleurs de la colique, dit que sa seule consolation était dans la beauté des ouvrages qu’il laissait au monde. C’est aussi la mienne. Faites imprimer mes vers après ma mort. Mon confesseur veut que je les condamne au feu: ainsi Dieu ordonna à Abraham le sacrifice de son fils; mais il arrêta son bras prêt à l’immoler. Faites de même; sauvez mes entrailles: c’est un service que vous rendrez à ma patrie: du produit de l’impression vous ferez dire des messes pour ma pauvre ame, car je veux séjourner en purgatoire le moins que je pourrai. — Soyez tranquille, votre manuscrit verra le jour, et assurera votre gloire. Je vis que l’espoir de cette gloire le consolait, en mourant, de la perte de la vie.
Le sage dit que son cœur la méprise;
Le sage ment, et dit une sottise.
Dans ce moment entra son ami, corsaire et moine, chez lequel il avait dîné. Il lui parla de la mort de Socrate, de celle d’Épaminondas, de Sénèque. Il faut, lui dit-il, mourir en philosophe comme les sages de l’antiquité. Il lui cita ce vers impie: