Te spectem suprema mihi cum venerit hora,
Te teneam moriens deficiente manû.[92]
Une fille est le seul fruit de mon mariage; elle fait mon bonheur et celui de sa mère: sa figure est aimable; elle a plus de grâce que de beauté. Le sentiment brille dans ses regards, et donne une ame à sa physionomie; elle chante avec goût et justesse, sans étude et sans méthode; elle a la naïveté de son âge et d’un bon naturel; elle ne possède ni beaux talents, ni grandes connaissances: son esprit n’en est que plus facile et plus enjoué, son amour-propre plus raisonnable, et son ame plus sensible. Si les femmes se bornaient aux études proportionnées à la force de leur esprit, analogues à leur situation, à leur place dans le monde, elles seraient plus aimables et plus savantes; car ce que l’on sait mal, est une superfétation qui défigure.
Mon beau-père ne vieillit point; sa sagesse, le calme de son ame, sa sobriété, et sans doute son bonheur, maintiennent sa constitution, comme un arbre né sous un beau climat, à l’abri de l’impétuosité des vents, fructifie et garde long-temps la force et la pompe de sa jeunesse.
Ma femme, à son septième lustre, a perdu la fraîcheur et le coloris de son printemps; mais ses beaux yeux et la douce expression de sa physionomie, la placent encore au rang des jolies femmes. Je n’ai point cherché à altérer sa religion, mais j’ai tâché de la rendre pieuse et non dévote; je lui dis souvent: Toutes ces pratiques minutieuses et multipliées, toutes ces momeries monacales et superstitieuses, annoncent plutôt la faiblesse de l’esprit, que l’amour de Dieu et de la religion. Il faut à une femme raisonnable, une dévotion de sentiment, plus que de pratique. Elle n’a plus cherché à me convertir, parce que je l’ai désabusée de ma damnation, et qu’elle est aujourd’hui persuadée que l’Être-Suprême nous jugera sur nos actions, et non sur nos opinions.
Je ne finirai pas sans parler de la nueche buena (la bonne nuit), ou autrement de la fête de Noël, fête des plus agréables qui rappelle le printemps dans le cœur de l’hiver. La veille de Noël, on se promène dans les rues au milieu des bosquets, des guirlandes de fleurs, de myrte et de roses, et des arbres fleuris. Toute la ville respire la gaîté et le plaisir: dans tous les marchés, on avait construit de petits théâtres, aux pieds desquels les musiciens font résonner leurs instruments; et des voix fraîches chantent des pastorales: cependant les pétards, les cris de joie retentissent de tout côté; toutes les maisons opulentes déployent leur magnificence. Les terrasses étaient illuminées par des lampions et des transparents de cent formes diverses; mon beau-père donna un grand soupé à l’instar de tous les gens aisés. Après soupé, on dansa, on chanta; ensuite nous allâmes visiter nos voisins et nous promener dans les rues au son des instruments et à la clarté des flambeaux que l’on portait devant nous. Dans cette course nocturne, on s’agace, on s’attaque avec des confitures, des dragées et des grelots que l’on s’envoie avec de grands éclats de rire. Les Grecs et les Romains n’avaient pas de fêtes si riantes, et une dévotion si tendre et si gaie. Don Inigo me conduisit sur une hauteur, pour me faire jouir du coup d’œil des illuminations: cette vue est magnifique; je voyais une étendue immense de feux que traversaient des fusées et des globes enflammés; j’entendais un murmure, un mugissement semblable à celui de la mer: c’est dans cette agitation et ces plaisirs que nous attendîmes le lever de l’aurore, et l’heure des matines. Nous entrâmes avec la foule dans les églises resplendissantes de lumières; la gaîté y suivit le peuple, et tempéra l’austérité de la dévotion: on se jetait à la tête des noisettes, des oranges, et les prêtres officiant en étaient frappés comme les autres. Je doute qu’à la vue d’une fête si joyeuse, les Sociniens fussent revenus de leur incrédulité, ils croiraient plutôt que c’est une fête de Vénus; car dans le délire de la joie, les amants se cherchent, se trouvent, le tumulte les favorise. En Espagne il n’est point de cérémonies religieuses où l’amour ne se mêle et ne joue le rôle le plus intéressant. Dans cette fête-ci, toutes les Sirènes, toutes les Circé de la ville se répandent dans les rues, tendent leurs filets, vous appellent par ces mots laconiques, commigos.[93] Malheur, dit-on, à qui n’a pas les oreilles bouchées avec de la cire. M’étant séparé un moment de don Inigo et de ma femme, une de ces nymphes me sauta au cou, me couvrit de baisers malgré ma résistance, en me disant: Ah hijo de mi alma, come lè hallas querido, ven tengo una camita incomparable.[94] J’eus bien de la peine à me débarrasser de ses bras et de ses baisers.
Mais j’ai déjà parcouru un espace immense; il est temps de rentrer dans mon colombier, et de laisser reposer mes ailes et mes lecteurs.
Salut, cent fois salut, belle Valence, terre romantique, doux climat, où les transitions rapides du froid au chaud, du sec à l’humide, ne détruisent pas la santé; où les hommes, comme les plantes, pénétrés d’un soleil actif, jouissent d’une plénitude, d’une surabondance de vie, et avec un air pur et vital, respirent la joie, le plaisir et l’amour! Salut, nouvel Eden, terre de promission, où les jours de la vieillesse sont plus doux, les infirmités plus supportables; où chaque lever du soleil offre à tous les âges des jouissances nouvelles; où la vie s’écoule sur des fleurs, sous un printemps continuel; où les sens ont plus d’énergie; où la force vitale est plus active, la nourriture plus succulente et plus légère; où les hommes ont de la franchise, de l’esprit, de l’enjouement et de la vivacité; où les femmes joignent à l’éclat de la beauté, la grâce, l’esprit, une aménité enchanteresse, un cœur aimant et voluptueux et la gaîté la plus aimable; où la société est douce; où chacun pour briller ne fait pas des efforts d’esprit et de mémoire, et ne suit que son plaisir et son cœur; où le fat et le sot n’attirent pas les égards, ne fixent pas l’attention; où enfin un heureux destin m’a fait trouver Rosalie! Salut, ville chérie; puissent la paix, fille du ciel, et Saint Vincent votre patron, éloigner de vous à jamais les ravages et les foudres de la guerre!
FIN DU TOME SECOND ET DERNIER.