La matinée de cette fête fut consacrée aux cérémonies religieuses, mais l’après-dînée fut destinée aux plaisirs: il y eut des courses de chevaux, des arbres de Cocagne, des combats à coups de poings; j’assistai à des danses, à des ballets à la moresque; toute la ville était en mouvement, et la foule bruyante et joyeuse se pressait, s’entassait dans les rues et sur les places. La nuit vint brillante d’étoiles, et toute la ville fut illuminée de lampions, de transparents: les clochers étaient en feu; la joie allait jusqu’à l’ivresse. En fin cette journée si pieuse, si profane, si pompeuse, fut terminée par un feu d’artifice.»

Rentré au logis, don Inigo me demanda ce que je pensais de cette fête. — J’y trouve, lui dis-je, quelque chose de sublime et de touchant: l’idée d’une vierge belle, modeste, et mère d’un Dieu, est une des plus heureuses de la religion chrétienne; c’est parler aux sens pour arriver au cœur. — Mon cher ami, vous parlez en protestant; par bonheur, Rosalie ne vous entend pas; vous lui feriez de la peine, et elle vous gronderait.

Cependant, je brûlais de célébrer une fête bien plus intéressante pour moi, celle de l’hymen. Heureusement, sur nos instances, on compta l’année de viduité de Rosalie du jour de l’abandon de son époux; elle expirait en septembre. Don Inigo s’occupa des apprêts de la noce. J’avais fait part de mon mariage au généreux don Pacheco, et j’étais étonné de n’en point recevoir de réponse; mais je fus bien plus surpris, lorsqu’un matin je le vis entrer dans ma chambre. Je viens, dit-il en m’embrassant, assister à la noce de mon fils. Après que je l’eus remercié avec toute la reconnaissance que m’inspiraient son amitié et ses bontés, que je lui eus témoigné toute la joie que sa présence me causait, je lui demandai des nouvelles de Séraphine. Elle me parle, dit-il, souvent de vous; mais elle a une grossesse un peu fatigante: ce qui m’afflige, c’est que mon petit-fils ne pourra porter mon nom, et ne sera pas même gentilhomme. Mon nom va s’éteindre; c’est un malheur pour la nation que les grandes familles décorent et soutiennent. Je lui proposai de le présenter à don Inigo, qui fut enchanté de faire sa connaissance, le força d’accepter un logement chez lui, et le traita avec l’affection la plus intime, et l’urbanité la plus aimable.

Enfin le ciel brilla pour moi d’une sérénité nouvelle; le jour de bonheur parut, je menai Rosalie à l’autel, le premier octobre, jour de ma naissance: une couronne de jasmin et de roses, un voile, un habit blanc composaient sa parure; son trouble, son touchant embarras, sa modestie la paraient mieux encore. Pour moi, je me parai, pour la dernière fois, de mon uniforme. Don Pacheco avait mis un habit écarlate, brodé en or, de grandes boucles de diamants, et de grandes plumes au chapeau; il n’avait pas oublié sa croix de Calatrava et sa clef de chambellan. Mon beau-père avait un habit neuf de soie d’une couleur modeste. Mon épouse, au sortir de l’église, me dit: Mon ami, je t’ai juré devant Dieu et devant témoins, amour et fidélité, je te répète ici ce serment; il est gravé dans mon cœur, que tu remplis de tendresse et de félicité. Don Pacheco lui fit présent d’une très-belle paire de boucles d’oreilles de diamants.

Nous célébrâmes la fête d’hymen à la campagne, au milieu de celle des vendanges: la joie, les chants, les cris des vendangeurs, se mêlaient, se confondaient avec nos chants d’hymenée et de plaisir. O jour heureux! Ah! qui n’a pas aimé une Valencienne, n’a jamais senti ce que l’amour a de pénétrant, de sublime! elles seules connaissent et font éprouver ces jouissances intimes, ces extases, ces égarements d’une ame, que l’indifférence ou la haine ne peuvent approcher, qui ne savent, qui ne peuvent qu’aimer. Elles doivent sans doute ce bienfait de la nature à un climat inspirateur, à une religion mystérieuse; la Vierge, ses miracles, son fils bien-aimé, les cérémonies touchantes et pompeuses de l’église exaltent leurs ames, qui unissent, fondent ensemble les sentiments de religion avec ceux de tendresse et de volupté. Enfin un homme épris d’une Espagnole et aimé d’elle, a déjà bu dans la coupe céleste où boivent les anges et les élus. Don Pacheco nous quitta deux jours après la noce, en me jurant une amitié immortelle, et promettant de venir nous voir de temps en temps.

Il y a vingt ans que j’ai formé cet heureux lien; je ne m’en suis pas repenti un seul jour, malgré ce qu’en dit La Bruyère.[90] La tendresse, la douceur, les vertus, les soins touchants de ma femme m’ont prouvé que les talents, le savoir d’une épouse, sont des ornements inutiles; un superflu, qui a souvent les inconvénients du luxe; et que la sensibilité, la raison éclairée, sont les premiers éléments dont se compose le bonheur d’un ménage: de plus, j’ai senti, depuis mon hymen, combien nous devons d’indulgence à la faiblesse de ce sexe, et même de tous les hommes. La faute de Rosalie à son premier mariage l’attachait encore plus à son devoir, et la rendait plus soumise à son père et à son époux.

Depuis mon séjour dans cette terre promise, je n’ai jamais poussé un soupir vers la richesse, vers les honneurs, ces vieilles bagatelles, comme les nomme Balzac: par une faveur spéciale du ciel, j’ai toujours su apprécier le prestige et la fumée de la gloire. Pétrarque a dit, peut-être encore agité du désir de s’immortaliser:

Ma se ’l Latino, e ’l Greco

Parlan di me dopo la morte, è un vento.[91]

J’ai eu sans doute dans ma retraite des moments de langueur, que le travail, la lecture, ou un regard de Rosalie dissipaient bientôt: je lis beaucoup sans chercher à devenir savant, associant autant que je le puis la philosophie de Zénon à celle d’Épicure. Je tâche de savourer toutes les douceurs de la vie, et je marche vers la mort, sur un chemin de fleurs, sans croire que mes plaisirs offensent la Divinité, et qu’elle exige de nous, chétifs mortels, des privations et des pénitences absurdes et cruelles. J’aime Dieu avec la confiance d’un fils pour un bon père. Je chéris la vertu et la pratique autant que ma faiblesse me le permet. Je suis un vrai quiétiste: j’ai dix ans de plus que ma femme, et je dois finir avant elle. Souvent dans cette pensée, je lui traduis ces vers touchants de Tibulle: