Le plus bel ouvrage des Dieux;
C’était un ange sur la terre;
Il retourna trop vite aux Cieux.
Le vicomte voulut m’accompagner jusqu’à Toulouse. Cécile, ses propos, ses actions, sa grâce, le charme de son ame, de sa figure, nous occupèrent pendant toute la route. Si quelque objet nous distrayait, nous occupait un moment, nous revenions bientôt à notre pensée chérie. A Toulouse nous nous séparâmes, ou plutôt nous nous arrachâmes des bras l’un de l’autre en nous jurant une amitié éternelle.
Je revolai à Valence, où m’attendait une autre Cécile, car Rosalie, dans les traits et dans le caractère, avait bien des rapports avec elle; et c’est sans doute cette analogie et son amour pour moi qui allumèrent mes nouveaux feux. Dans l’excès de mon contentement, souvent je m’écriai: Enfin je suis aimé! quel bonheur, quel attrait plus entraînant que celui de rencontrer, au milieu d’une foule d’individus tous indifférents, tous occupés d’eux-mêmes, un cœur qui vous distingue, qui s’attache à vous, ne pense qu’à vous, et vous préfere à tout!
J’arrivai à Valence le 10 août fort tard; je couchai à l’auberge. Don Inigo était à la campagne; j’y courus de grand matin: j’allai droit à sa chambre. Mon arrivée le combla de joie. Après nos embrassements et nos épanchements de cœur il me dit: Rosalie était inquiète; son amour, son impatience vous accusaient; suivez-moi, elle est encore dans son lit: j’entrerai le premier pour lui épargner une trop vive émotion. Eh bien, tu dors? lui cria-t-il en entrant. — Non, mon père. — Voici une lettre de ton chevalier, de don Louis. — Ah! voyons, que dit-il; pourquoi ne vient-il pas? — Mais il est en route; il peut arriver à tout moment, ce soir, demain. — Ah! plût au Ciel que ce fût tout-à-l’heure. Mais voyons sa lettre. — Je la cherche; je crains de l’avoir égarée. — O Ciel! cherchez-la, je vous prie. — Mais n’entends-tu pas marcher? Écoutons; quelqu’un monte: si c’était lui? — Ah! comme je serais heureuse! — Je n’entends plus rien. (Dans ce moment je fis du bruit). — Ah! oui, mon père, on marche, on monte. A ces mots je me précipite dans la chambre; Rosalie jette un grand cri: je l’embrasse bien tendrement. Nous vous tenons présentement, me dit don Inigo; j’espère que vous ne nous échapperez plus. Mais laissons-la s’habiller; allons l’attendre pour déjeûner au salon d’Apollon, car je fais le petit Lucullus. Ce salon était une petite chaumière faite de branches d’arbres entrelacées, dans laquelle il y avait une statue d’Apollon de stuc; elle était tapissée en sparterie; deux grenadiers et deux orangers, placés aux quatre coins, la couvraient de leur ombre. Les chaises, les tables, les meubles étaient analogues à la simplicité de cet asile. Rosalie ne tarda pas d’arriver:
Belle sans ornement, dans le simple appareil
D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.
Je ne l’avais jamais vue si belle, si séduisante. Don Inigo en bonnet blanc, en redingote grise, respirait le contentement et la gaîté. On apporta le chocolat, et le domestique renvoyé, nos ames s’ouvrirent à la confiance; elles s’épanchèrent, se communiquèrent leurs sentiments, leurs idées; nous jouissions du bonheur de nous revoir, et de la certitude de passer, de finir nos jours ensemble. Quels dons de la fortune, quelles fêtes, quels plaisirs bruyants peuvent égaler la félicité des jouissances du cœur, lorsqu’elles sont pures et légitimes! Le 15 août je vis la fête de la Vierge et je terminerai mon voyage par le récit de cette cérémonie.
«Elle commença par une procession solennelle. Les rues étaient jonchées de fleurs, les balcons ornés de riches tapis, et les boutiques, de glaces. La procession réunissait tout ce qui peut flatter les sens, et accroître les illusions religieuses. Une musique harmonieuse et bruyante, des nuages d’encens, les superbes vêtements des prêtres, l’élégance, la blancheur de ceux des jeunes lévites et des jeunes vierges, tout concourait à séduire, à enchanter l’imagination. Ce qui me frappa le plus, et ce qui distingue cette procession des autres, ce fut de voir des nuages flottants dans les airs, portés par des hommes cachés sous des rideaux qui les fesaient mouvoir par un mécanisme intérieur. Au sommet de ces nuages planait majestueusement l’image brillante de la Vierge, qui semblait sourire à ce peuple assemblé. Don Inigo, Rosalie et moi suivîmes cette procession, et entrâmes à sa suite dans l’église où elle se termine. Tous les piliers étaient couverts de damas vermeil, toutes les statues, toutes les images illuminées par des girandoles; le chœur était rempli d’orangers et de citronniers; et le maître-autel, chargé d’une pyramide de lampions, resplendissait de la lumière la plus éclatante. On lâcha une multitude de serins qui voltigèrent dans l’église. On leur avait attaché à la queue une bande de papier doré. Don Inigo m’avertit qu’il était de la galanterie espagnole d’attraper un de ces serins pour l’offrir à la sua enamorada (son amoureuse). La chasse fut générale; tous les jeunes gens, et même les hommes âgés, car en Espagne l’amour est de tous les âges, couraient après ces oiseaux. Je fus assez adroit pour en saisir un très-joli, et je vins le présenter à ma chère Rosalie. Au sortir de l’église, notre allégresse fut troublée un moment par une rencontre inattendue. Je donnais le bras à Rosalie, et nous nous trouvâmes face à face avec la senora Angélica Paular, de fâcheuse mémoire. Elle jeta sur nous des regards de fureur aussi ardents que ceux d’une chatte à qui l’on ravit ses petits. La timide Rosalie en pâlit d’effroi; je tâchai de la rassurer en lui disant que les traits du courroux de cette belle n’étaient pas plus dangereux que ceux de son amour. Mais ce qui la rassura davantage, c’est que son père lui apprit que son frère don Alessandro y César Paular était parti pour le Mexique.