Je partis le 21 avril. Nos adieux furent touchants sans être tristes; nous ne nous séparions que pour nous réunir à jamais. Rosalie me dit, en m’embrassant: Je pleure, mais mes larmes sont douces; vous emportez ma joie et mon bonheur, mais vous me les rapporterez; cet espoir me soutient, me console; je prierai tous les jours pour votre heureux voyage. — Vos prières, lui dis-je, comme celles des anges, doivent plaire à l’Éternel. Don Inigo me dit: Sachez, mon cher fils, que celui qui attend s’impatiente beaucoup plus que celui qui voyage. Le mouvement, les objets nouveaux distraient le voyageur, occupent sa pensée, amusent sa curiosité; l’autre demeure en place, a tout le temps de réfléchir, voit toujours les mêmes choses, les mêmes lieux qui lui rappellent sans cesse l’objet aimé et son absence.
Je ne m’arrêterai pas sur mon voyage; je passai l’Èbre dans une petite bourgade nommée Amposto, sur deux barques liées ensemble par des ais qui formaient un plancher. Ces barques allaient tantôt à la rame, et tantôt deux mulets les tiraient du rivage. Un ecclésiastique d’environ quarante ans passa la rivière avec son âne et nous. En descendant du bateau il monta sur sa bête, et je le suivis quelque temps à pied. Il m’apprit qu’il avait étudié à l’université d’Alcala de Benarès, fondée par le cardinal Ximenès qui, de simple moine, était devenu, à l’âge de soixante ans, archevêque de Tolède et puis cardinal. Cet ecclésiastique était de mauvaise humeur contre le concile de Trente qui avait condamné les prêtres au célibat. Dans la primitive église, disait-il, on nous tolérait des concubines. Dans la Genèse il est dit: «Il n’est pas bon que l’homme vive sans compagne». Le célibat des prêtres n’a jamais été un précepte divin, mais une institution des hommes ou de l’Église, fixée par le concile de Trente, ou plutôt par le pape Pie IV qui craignait que les prêtres mariés fussent moins dépendants de Rome.
La plupart des apôtres étaient dans les liens du mariage. Saint Jérôme assure que Saint Pierre et quelques autres apôtres n’avaient pas plus quitté leurs femmes que leurs filets. Un évêque de Saragosse, marié, obtint du pape Pélage, après de longues et vives sollicitations, sa confirmation à l’épiscopat. Ce qui motivait le long refus du pape, c’est qu’il craignait que les biens de l’église ne passassent dans la famille de l’évêque. Au concile de Nicée la question du célibat fut agitée, et le concile déclara qu’il laissait à chaque prêtre la liberté de garder sa femme, ou de vivre dans le célibat. Saint Jérôme se contentait de défendre la bigamie aux prêtres, autorisée chez les juifs. Saint Paul dit: «Élevez-vous, si Dieu vous en fait la grâce, jusqu’à l’état pur et sain qui vous détachera des choses terrestres; mais n’oubliez pas que vous êtes fragile, et que si vous n’avez pas reçu le don de continence, vous êtes en danger d’être dévoré par un feu secret, dont l’auteur même de la nature entretient le foyer pour la propagation de l’espèce.» Dans ce moment son âne aperçut une ânesse, et fit retentir les airs de sa voix pleine et bruyante. — Votre âne, lui dis-je, aurait été un mauvais prêtre, il est dans la classe de ces êtres fragiles dont parle l’apôtre. — Et moi, comme lui, je suis l’enfant de la nature; je l’écoute en bénissant Dieu, en m’appliquant à mes devoirs. Si parfois des remords me reprochent ma faiblesse, j’imite Philippe V, un de nos rois, qui, en revenant de chez sa maîtresse, recevait l’absolution de son confesseur qui l’attendait; on ajoute même qu’un médecin l’attendait aussi pour lui tâter le pouls, cérémonie dont je me dispense; car je ne me porte jamais mieux qu’après ma chute. Je lui demandai alors où il allait ainsi avec sa monture. C’était, me dit-il, celle de J. C., elle convient à un pauvre curé. Je vais dire la messe au village voisin et gagner trois réaux (15 sols). Comme le pape et nos seigneurs les évêques je subsiste des fruits de l’autel. — Êtes-vous de ce canton? — Non, je suis né à Valladolid, je vis à Amposto, et je mourrai où Dieu voudra. Le curé et son âne prirent ici une autre route. En le quittant, je lui prédis qu’un jour le célibat des prêtres finirait. — Je n’en doute pas, me dit-il; mais je ne serai plus. Je remontai dans ma voiture et continuai mon chemin.
En arrivant auprès de Barcelone, je repassai le pont superbe du Lobregat. Alors la chaîne des montagnes dont je sortais, sembla s’ouvrir pour présenter à mes regards une vallée magnifique. Le soleil descendait à l’horizon. L’air devenait plus frais, la lumière plus douce, et le mouvement d’une nombreuse population donnait à ce tableau plus d’intérêt et de vie; une belle allée de peupliers me conduisit en ligne directe à la ville: la chaussée était couverte d’hommes, de voilures, et ornée des deux côtés de jardins et de jolies maisons de campagne. Tout y respirait l’aisance, la vie et la gaîté. Je voyais devant moi les tours, les fortifications de la ville, et dans le lointain l’amphithéâtre des montagnes: j’étais ravi; mes yeux ne pouvaient se lasser de voir, mon esprit d’admirer, et mon cœur de jouir. J’entrai par la porte Hospitalière, et de-là je m’enfonçai dans des rues étroites. En traversant le Muelle de San-Luis, j’eus encore un quart-d’heure d’enchantement: le soleil était derrière le mont Joui, la mer balançait mollement ses flots étincelants des feux du couchant; des vaisseaux entraient dans le port à voiles déployées, et ses bords étaient couverts des femmes, des enfants, des parents, des amis des navigateurs, et d’un nombre infini de curieux. Les ombres s’épaississaient par degré; les lumières brillaient de toute part; la musique, la danse, les chants semblaient célébrer la fête de la nature, et adresser, pour tant de merveilles, l’hymne de la reconnaissance à l’Être créateur qui, nous environnant de plaisirs et de jouissances, appelle à lui notre admiration et notre amour. Je ne restai qu’un jour à Barcelone; le souvenir du saint-office m’avait gâté cette ville, et je n’y trouvai pas l’aimable M. Aubert, qui m’avait arraché si adroitement des serres de l’inquisition. Il avait obtenu un congé pour aller en France, où sa femme l’avait suivi. La matinée de mon séjour, j’allai me promener à pied, à un couvent de capucins, situé sur la montagne: j’y jouis d’une vue magnifique; elle embrassait le port, la ville de Barcelone et la campagne. Le jardin des révérends pères est sur la pente de la montagne. J’y trouvai des promenades délicieuses, ombragées par des arbres superbes et toujours verts; des ruisseaux d’une eau fraîche et limpide s’y précipitaient de tout côté. Cet aspect me parut romantique. Je me crus transporté dans les jardins d’Alcine; mais tout-à-coup mon illusion s’évanouit, quand j’aperçus un groupe de capucins a longue barbe, qui se promenaient sous ces ombrages; alors je crus voir des satires dans les bosquets de Paphos. Mais ce qui m’amusa, ce fut de voir des eaux qui jaillissaient des yeux d’une petite Magdeleine, et des stigmates d’un grand Saint François: tant la superstition inspire de folies!
Arrivé à Perpignan, où mon régiment était encore, je donnai ma démission. Mes camarades firent tous leurs efforts pour me retenir: mes chers amis, leur dis-je, je ne puis me résoudre à végéter de garnison en garnison: les Grecs et les Romains à la paix déposaient leurs armes, et s’adonnaient à d’autres professions. Voici quelle sera la mienne: associé à une femme charmante, je ferai valoir mon bien: je lirai auprès d’elle, je méditerai, j’aurai du repos, j’appelle cela travailler et avoir un état. Tous les rois de la terre ne pourraient me faire une plus belle destinée. Si la guerre se rallume, si l’on attaque nos foyers, et que ma patrie ait besoin de moi, je volerai à son secours.
Je restai huit jours à Perpignan, où je fus fêté par mes camarades et mes supérieurs. Je logeai à la même auberge de Notre-Dame où j’avais vu pour la première fois don Pacheco et la volage Séraphine. J’eus un moment d’attendrissement. Ah! le souvenir d’une femme que l’on a aimée, et qui a partagé notre tendresse, laisse toujours dans le cœur des traces de regrets et de sensibilité!
J’allai joindre ma mère, qui fut ravie de me revoir et de mon bonheur. Elle-même était heureuse; elle avait épousé un ancien lieutenant-colonel plus riche d’honneur que d’argent: toute sa fortune consistait dans une pension assez modique; mais ils avaient l’abondance que donne la campagne: sans luxe et sans superfluités ils jouissaient avec leurs amis de leur petite fortune, et même ils donnaient encore du pain à des malheureux. Je leur abandonnai ma terre de Saint-Gervais, ce qui accrut leur aisance, sans altérer leur simplicité et irriter leurs désirs. Je restai deux mois avec eux. Je reçus dans ce temps-là une lettre du vicomte de Beaupré qui m’invitait à venir dans son château. J’hésitais de me rendre à cette invitation; je craignais de rouvrir ma blessure, et de recommencer des pleurs que le temps, un objet chéri, devaient faire cesser: une seconde lettre plus pressante me décida. Je fis mes adieux à ma mère et à son époux. Notre séparation les attendrit vivement: mais je promis de leur amener ma nouvelle épouse.
Quand j’entrai dans la terre du vicomte, que je m’approchai du château, je sentis une palpitation de cœur qui m’obligea de m’arrêter. Je voyais ou croyais voir l’ombre de Cécile aux mêmes lieux où je m’étais promené avec elle; je me rappelais sa voix touchante, ses paroles si douces, si pleines de raison et de sentiment, ses gestes, ses regards si tendres, si expressifs. Un domestique du vicomte m’aperçut, et courut l’avertir. Il vint à moi d’un pas rapide, et me trouva assis sur un banc. Nous nous précipitâmes dans les bras l’un de l’autre, et, dans les plus douces étreintes, nous versâmes des pleurs sans proférer une parole. Enfin, quand notre cœur fut moins oppressé, le vicomte, après m’avoir remercié de ma visite, me prit par la main, et me dit avec un profond soupir: Allons la voir. Nous montâmes, silencieux, sur une petite colline couverte de pins et de cyprès; au centre était la tombe de l’infortunée Cécile. Lorsque nous y fûmes arrivés, le vicomte me dit tout en pleurs: Elle est là, c’est là qu’elle dort. Et ne pouvant en dire davantage, il s’agenouilla, et baisa la pierre qui la couvrait. Je l’imitai; prosterné sur cette pierre, je la baisai trois fois en criant trois fois: Cécile, Cécile, Cécile! Après cette lugubre et touchante cérémonie, nous nous assîmes sur un banc de gazon en face du tombeau. Je viens souvent ici, me dit le vicomte, pour lui parler; il me semble qu’elle m’entend et qu’elle me répond. L’autre jour je lui apportai son enfant, la cause de sa mort; je le mis sur sa tombe: Tiens, lui dis-je, chère Cécile, voilà l’enfant de notre amour. A peine eus-je achevé ces mots, que j’entendis un soupir, une espèce de murmure; le cœur me battit, mon sang se glaça. Ah, m’écriai-je, tendre épouse, ma bien-aimée, est-ce toi? est-ce ton ombre qui me répond? Mais je n’entendis plus rien, et je versai un torrent de larmes. Pour terminer cette scène déchirante, je dis au malheureux époux: Retirons-nous, ne troublons pas son repos; son ame céleste est avec les anges; elle est heureuse: un jour nous la reverrons. De retour au château, le vicomte me présenta son enfant: il avait les yeux, le front et la bouche de sa mère. Je le pris dans mes bras, et l’accablai de baisers. Le vicomte me dit: J’avais désiré un garçon, sans doute par un mouvement d’orgueil, pour transmettre mon nom; mais aujourd’hui je préférerais une fille: elle me représenterait mieux sa mère.
Pendant les cinq jours que je restai chez le vicomte, tous les matins j’allai visiter la dernière demeure de Cécile. Un jour que le vicomte fut occupé, j’y restai quatre heures: j’y lus les Nuits d’Young, j’y plantai deux rosiers, et je composai cette épitaphe, que le vicomte fit graver sur sa tombe:
Ici dort, sous cette pierre,