L’affreux néant qui va nous engloutir.
Arrivés à la posada à l’heure du dîné, on nous servit une soupe faite avec du lard rance, en nous régalant d’un proverbe espagnol: Non hai olla sin tocino, ni sermon sin Augustino.[10] Cette soupe fut relevée d’une omelette à l’huile, deux plats dignes des Caffres ou des Hottentots. Consolez-vous, me dit don Manuel, ce soir vous aurez un souper aussi bon que ceux que la dame Jacinte donnait au licencié Sédillo, célébré par Gilblas. Allez voir le port; en attendant, je ferai un peu de sieste, et préparerai ensuite les ressorts qui doivent établir notre soupé.
Le port de Carthagène est creusé par la nature, et enfoncé dans les terres; les vents y sont muets, le matelot y dort avec tranquillité. Tuta quies habitat. Le célèbre André Doria disait qu’il ne connaissait que trois ports sûrs et commodes: le mois de juin, de juillet, et Carthagène. Je visitai l’arsenal, qui est immense, et fourni de tous les agrès nécessaires pour l’équipement des vaisseaux. La ville est assez grande, mais elle a peu de belles rues, et encore moins d’édifices remarquables. Au bas d’une promenade, fréquentée l’été, je vis une petite église érigée en l’honneur de saint Jacques, patron de l’Espagne. Une bonne femme me dit que c’était là où le saint avait débarqué, lorsqu’il vint de la Palestine pour convertir la nation.
Après une promenade assez longue, la nuit approchant, je retournai à la posada, aiguillonné par l’appétit et l’espoir de la bonne chère, promise par don Manuel. Il tint parole. Dès qu’il m aperçut: Arrivez, me dit-il; mes entrailles crient, toute la cuisine est en mouvement pour nous: Cuncta festinat manus. Dans ce moment le posadero annonça à don Solano que nous étions servis. A ce nom, je regardai fixement le poète du Toboso, qui, conservant sa gravité, me dit: Allons nous mettre à table. Ce qui m’étonna le plus, c’est la nouvelle physionomie de l’hôtelier qui, le matin, nous servait un méchant potage avec un rire sardonique, et qui alors avait un air riant et respectueux. O divine influence du génie! m’écriai-je, quand nous fûmes tête à tête avec le cygne de la Manche; mon cher, vous avez plus d’imagination à vous seul qu’Homère et l’Arioste ensemble. Cependant, selon moi, ces deux poètes sont les plus féconds et les plus doués de cette faculté; comment avez-vous fait germer la générosité dans l’ame d’un aubergiste? pourquoi vous appelle-t-il don Solano? — Buvons d’abord un verre de cette malvoisie de Catalogne, qui est un vrai nectar, et fesons une libation au docteur Esculape, fils d’Apollon et de la belle Coronis. C’est à ses doctes inspirations que je dois mon succès; je suis encore plein de ses aphorismes! Jeune homme, écoutez et profitez. En arrivant, j’ai appris que la femme de notre hôte était brouillée avec la santé, et c’est sur sa maladie que j’ai appuyé mes espérances. Buen principio, la mitad es echo.[11] Sachez que je suis le petit-fils de don Solano, grand médecin de l’Andalousie.[12] Je prévois l’heure de la fièvre; je puis annoncer à un homme qu’il l’aura à tel jour, à telle minute. — Et vous pouvez peut-être la lui donner? — Pourquoi pas? Si je m’empare de son imagination, je puis le guérir ou le rendre malade au gré de mon art ou de ma baguette magique. Or, ma sieste finie, j’ai vu le mari de la malade; et m’annonçant comme le petit-fils de don Solano, je me suis fait rendre compte de la maladie; et j’en ai promis la guérison au nom de mon grand-père, d’illustre mémoire. A ce grand nom, j’ai vu la joie et la vénération sur tous les visages. Le posadero m’a conduit aussitôt vers sa femme, en m’accablant de compliments et de cérémonies. J’ai tâté le pouls d’un air méditatif, comme fesait mon aïeul don Solano. Il est dur et fréquent, ai-je dit; la fièvre a dû vous prendre ce matin à onze heures, une heure plus tard qu’hier. Vous devez avoir des maux de tête. Mon savoir les a étonnés; mais j’avais eu l’adresse d’interroger préalablement la servante. Ensuite, comme la malade est jolie, j’ai visité le siége des obstructions. Le pilore, ai-je dit, et le mésentère sont en bon état. Cela ne sera rien, nous terrasserons, par des boissons réfrigérantes, la fièvre qui n’est occasionnée que par une grande effervescence du sang. Avez-vous un médecin? — Oui, le docteur Ispalis. — Je le connais, c’est un habile homme qui a tué bien du monde; mais c’est ainsi que l’on apprend son métier. Que vous a-t-il ordonné? — Une saignée ce soir, et une médecine demain. — Gardez-vous-en bien; buvez de la limonade et mangez des pommes cuites. Ensuite j’ai demandé à la malade, s’il y avait long-temps qu’elle fesait lit à part avec son mari. — Il y aura quinze jours demain. — C’est trop, beaucoup trop. Je vous ordonne de vous réunir: la nature nous punit lorsque nous cherchons à la combattre et à la vaincre. A cette ordonnance, j’ai vu le sourire de la joie rayonner sur le visage de la malade; le mari a admiré mon profond savoir et m’a offert de l’argent que j’ai noblement refusé, en disant que je visitais les malades pour mon plaisir. Allons, buvons au divin Esculape, le dieu des charlatans. Le vin ouvre l’esprit, exalte l’ame. Je suis persuadé que plus d’une prophétie est sortie du fond d’une bouteille. — M. le docteur, lui ai-je dit, prenez garde de finir comme votre trisaïeul Ésope, et de vous faire jeter par les fenêtres, en tâtant le pilore des femmes[13] et en traitant vos malades avec des pommes cuites. — Malgré vos railleries, un mauvais médecin n’est pas si dangereux qu’un certain vent d’Afrique, nommé à Séville el solano. Lorsqu’il souffle, il échauffe tellement le sang et le cœur, que les cent yeux d’Argus ne suffiraient pas pour veiller sur la jeunesse. — Mais où est la patente qui vous permet d’exercer la médecine? — Il n’en faut point en Espagne; tout le monde a le droit de saigner, de purger, et d’envoyer sur le noir Cocyte qui bon lui semble: c’est le pays de la liberté. — Oui, pour les médecins et les moines. Dans ce moment notre hôte entra suivi d’un homme qui marchait avec peine. Voici, dit l’aubergiste à don Solano, mon beau-frère qui vient chercher un remède pour la goutte, qui le fait souffrir comme un demonio. A ces mots, don Manuel Solano affectant une gravité doctorale, demande au goutteux si c’est la chiragre ou la podagre qui le tourmente. — Par Saint Jacques, M. le docteur, je n’entends pas ces mots arabes; je sais que j’ai une belle et bonne goutte. — Mon ami, la podagre est la goutte qui se fixe sur les pieds, et la chiragre s’attache aux mains. — Monsieur, c’est donc la podagre que j’ai. — C’est bon. — Pas trop. — La goutte est fille de Bachus et de l’Amour. — Valga me dios, la mienne est donc bâtarde, car je bois très-peu de vin; et à l’égard de l’amour, je suis marié depuis quinze ans, et mon amour a été plutôt usé que mon habit de noces. — Que faites-vous quand vous souffrez? — Je crie, j’enrage, je jure, et parfois je bats ma femme. — C’est bien; continuez: l’exercice atténue et divise les humeurs, cause efficiente de la goutte. Cependant, mangez des pommes cuites, et à toutes les heures buvez un verre d’eau de fontaine dans laquelle vous ferez infuser de la racine de patience. Si vous suivez mon ordonnance, la goutte délogera de chez vous, ou bien elle a le diable au corps. J’ai guéri, avec cette recette, un prieur des cordeliers qui ne pouvait plus aller, tous les matins, boire le chocolat chez une dame de qualité; un financier qui ne pouvait plus rien prendre avec ses mains; un chambellan que la douleur empêchait de rester debout dans l’antichambre du roi, et qui à présent s’y tient sur ses deux pieds pendant toute la journée. J’ai aussi rendu l’usage de la main droite à un cardinal qui ne pouvait plus donner de bénédictions, ni écrire des sermons et des billets galants à une duchesse. Le goutteux, très-persuadé de l’efficacité du remède, offrit à don Solano une piastre gourde; mais il la refusa, en disant que c’était dégrader la noble profession de la médecine que d’exiger un salaire, comme un simple artisan. Apollon chez Admète, s’écria-t-il, ne fesait payer ni ses vers, ni ses ordonnances. Cet homme se retira émerveillé du savoir et surtout de la générosité de ce grand homme: et nous, nous allâmes réparer nos forces et chercher le sommeil dans des lits dignes d’un chanoine de la cathédrale de Madrid.
Le chant du coq nous avertit du lever de l’aurore; il fallut s’arracher à la plume oiseuse. L’aubergiste nous vit partir avec regret. Il refusait son paiement; mais moi, qui ne voulais pas vivre à ses dépens, je l’obligeai de l’accepter. La route, au sortir de Carthagène, est agréable pendant deux lieues; mais ensuite des montagnes, des sentiers étroits et escarpés la rendent très-pénible. Cependant nous égayions le chemin par le récit des prouesses du révérend père don Ésope, et des aphorismes du docteur don Solano. Après le passage des montagnes le beau chemin recommence, et bientôt on aperçoit de loin la ville de Lorca, assise sur la croupe d’une montagne. Cette ville était riche, populeuse sous la domination des Maures; mais sa splendeur s’est éclipsée comme celle de toute l’Andalousie. Lorca n’est plus habitée que par des laboureurs descendants des Maures, aujourd’hui nouveaux Chrétiens; mais le baptême, au lieu de la circoncision, n’a pas fructifié: ils n’en sont ni moins grossiers, ni moins voleurs. C’est un assemblage d’hommes que les Espagnols appellent Bohémiens. Nous nous trouvâmes dans la Venta, au milieu d’un cercle d’ânes, de mulets, de muletiers. Au coin d’un feu alimenté par la bouse de vaches, était un nouvelliste enfermé dans sa cape; à ses côtés un aveugle qui, de temps en temps, fesait résonner sa guitare et chantait du nez un air tendre et langoureux. Deux petites filles de dix à douze ans et un petit garçon du même âge, n’ayant pour vêtement qu’une chemise qui n’atteignait pas les genoux, allaient, venaient, fesaient cuire une morue dans une huile dont l’âcreté irritait vivement l’odorat. Ce tableau, réjouissant et grotesque, aurait mérité le pinceau d’un peintre flamand. Don Manuel redevenu le chantre des Muses, s’empara de la guitare de l’aveugle, et nous chanta une romance. L’hôtelier, sa femme, les enfants, les muletiers, étaient dans le ravissement. L’hôte fut si enchanté, qu’il nous régala à souper d’un morceau de cochon et d’une bouteille de vin de la Manche. Je doute que la harpe de David, qui calmait les fureurs de Saül, eût produit un effet si prodigieux, et je ne suis plus étonné que la lyre d’Orphée ait ému les rochers.
Pendant que nous exploitions notre souper, le nouvelliste nous conta que le roi d’Espagne allait faire la guerre à l’empereur de Maroc, pour exterminer tous ces chiens de Musulmans, qui ne croient pas en Dieu, et qui sont excommuniés par le pape. De plus, ajouta don Manuel, sa sainteté a envoyé à sa majesté catholique, une épée et une trompette bénites. Dès que l’épée touchera un Maure, il tombera mort; et dès que la trompette sonnera, les murs de Maroc s’écrouleront. Ces bonnes gens n’osaient le croire; mais don Manuel les assura que pareil cas était arrivé plus d’une fois. Cette nouvelle fit grand plaisir à toute la société, car la vieille haine contre les Maures, nourrie par la superstition, vit encore dans le cœur des Espagnols. La romance de don Manuel nous valut une petite chambre, celle de l’hôte, avec un matelas de quatre pieds de long. A notre lever, le posadero nous conseilla d’aller voir à la cathédrale les portraits de saint Ambroise, de saint Jérôme et de saint Augustin. Don Manuel lui répondit qu’il aurait tout le temps de voir les originaux en paradis.
Nous partîmes au grand jour, et nous arrivâmes à Guadix par de mauvais chemins. Cette ville est située sur une haute montagne, entourée de promenades agréables, qui furent souvent arrosées du sang des Maures et des Chrétiens.
De Guadix à Grenade la route devient horrible. Nous traversions des montagnes, marchant au bord des précipices; le jour était sombre, et les nuages nous versaient de la neige fondue. Le calessero invoquait la Madonne, saint Antoine, caressait et encourageait sa mule qui tirait avec de grands efforts. Le poète du Toboso, fort mal à son aise, disait que c’étaient les Maures ou le diable qui avaient fait ce chemin. Les prières du calessero ne purent nous sauver du naufrage. Nous versâmes rudement auprès d’un précipice. Par bonheur un rocher qui le bordait empêcha la voiture d’y rouler. Don Manuel, dans sa chute, s’écria: Jésus, Vierge Marie, ayez pitié de moi! Mais, relevé, et revenu de sa frayeur, il demanda si sa tête était encore entière: je ne savais plus, disait-il, quand j’étais à terre, ce qu’était devenue mon ame. Je suis bien aise, lui dis-je, de vous voir reprendre votre gaîté et votre courage; mais convenez que vous avez eu peur, car vous avez invoqué la Vierge et Jésus, que vous négligez hors du péril et en pleine santé. — Ma foi, dans le doute de ce qui se passe là haut, je ne suis pas fâché de mourir dans les règles. J’aime bien à vivre comme Horace, Anacréon et Tibulle; mais je voudrais sortir de ce monde par la porte du christianisme, comme les Paul et les Augustin. Eh, maraud! cria-t-il à notre phaéton, tâche de ne pas nous envoyer chez la belle Proserpine avant le temps fixé par la destinée. Enfin, harassés, impatientés, nous arrivâmes, sans autre encombre, à un village éloigné de cinq lieues de Grenade. Nous y passâmes la nuit dans un gîte, digne repaire du muletier et de sa mule.
Le lendemain nous fûmes dédommagés des peines et de l’ennui de la veille. Nous voyagions dans une campagne que la nature avait choisie pour étaler son luxe et sa fécondité, où nos yeux étaient sans cesse frappés par des objets imprévus. Sur la route un laboureur nous aborda en nous disant: Deo gratias. Le plaisant don Manuel lui répondit: Cum Spiritu tuo. Cet homme nous demanda une prise de tabac. Son accoutrement était bizarre: une peau le couvrait des pieds jusqu’à la tête; je croyais voir Robinson Crusoé: c’est le costume du paysan andalous. Lorsqu’il nous eut quittés, je dis à don Manuel: Quel dommage que ce beau pays ne soit pas peuplé des bergers de Théocrite et de Virgile! — Et des naïades et des nymphes de la cour de Vénus. Mais nous voici à Grenade.
Cette ville, partie de l’ancienne Bétique, était, sous le règne des Maures, le paradis terrestre; elle est située au pied de la Sierra Nevada (montagne de neige). Les Maures la bâtirent au dixième siècle. Elle eut bientôt plus de trois lieues de circuit; mille et trente tours furent élevées pour sa défense; de superbes vignobles paraient les montagnes et les vallées; une prodigieuse quantité d’arbres étalaient dans les plaines et dans les jardins, les fleurs et les fruits. Les Maures étaient si enchantés de cette belle contrée, qu’ils s’imaginèrent que le paradis terrestre était perpendiculairement situé sur Grenade. On peut dire de cette ville, ce qu’Énée disait d’Hector: Quantum mutatus ab illo. On lit sur la porte de la plupart des maisons, ces mots écrits en gros caractères rouges: Ave Maria purissima, sine peccado concebida.[14] Cette province est encore une des plus fertiles de l’Espagne. On y recueille du vin, de l’huile, du chanvre, de la cannelle, du lin, du sucre, des oranges et des amandes. Les citronniers, les figuiers, les mûriers y surchargent la terre. Les figues surtout y sont en telle abondance, que Jean II, roi de Castille, ayant mis le siége devant Grenade, les Maures achetèrent la paix par un présent de douze mulets chargés de figues, dont chacune contenait un double ducat. Sa latitude est de 37° 30′. Le climat est un des plus salubres et des plus tempérés du royaume. Nombre de sources d’eau vive entretiennent la fraîcheur dans la campagne, et la couvrent de fleurs et de verdure. Dans les montagnes on trouve des vallées délicieuses. L’homme n’aurait plus rien à désirer dans ce nouvel Eden, si son inquiétude, le vague de ses désirs, ne le poursuivaient au milieu des jouissances et de la situation la plus heureuse. On assure que les Arabes regrettent plus Grenade que toutes les autres possessions d’Espagne; et que tous les vendredis, dans les prières du soir, ils demandent au Ciel leur rétablissement dans cette ville; mais les Chrétiens célèbrent cette conquête tous les ans, au 2 janvier. Le dernier roi maure, surnommé el chiquito (le petit), à cause de la petitesse de sa taille, en quittant ce fortuné séjour, chassé par Ferdinand, s’arrêta sur une hauteur pour voir encore une fois la ville qu’il abandonnait, et s’écria en versant un torrent de larmes: O seigneur! ô Dieu des batailles! Sa mère lui dit avec aigreur: O mon fils! il vous sied bien de pleurer en femme la perte d’une couronne que vous n’avez pu défendre en homme et en roi! Ce beau royaume contenait alors trois millions d’habitants.