Après avoir réparé, par un long sommeil, nos forces épuisées, j’allai, avec le poète du Toboso, visiter la cathédrale. En chemin, je lui demandai des nouvelles de l’archevêque de Grenade, et de ses homélies, dont Gilblas admirait l’élégance du style. Vous trouverez, me dit-il, les homélies du prélat, avec les comédies du poète Fabrice, et les ordonnances du docteur Sangrado. Je comptai cinq nefs dans cette cathédrale, mais le dôme est ce qui frappe le plus. Il est soutenu par vingt-deux colonnes d’ordre corinthien, qui portent sur leurs architraves les statues colossales et dorées des douze apôtres. Ce dôme a soixante pieds d’élévation, et quatre-vingts de diamètre. Deux grands tombeaux de marbre attirèrent nos regards. C’étaient le dernier séjour de Ferdinand et d’Isabelle. Des harpies occupent les deux coins de ce monument. A l’opposite on y voit des figures de saints, étrange contraste. J’en demandai l’explication à don Manuel, qui prétendit que les harpies étaient là pour marquer la rapacité des rois, et les saints pour empêcher que ces chiennes, filles de Jupiter et de Junon, n’enlevassent les ossements des deux époux. Ordinairement sur la tombe des morts célèbres on éprouve quelque émotion; pour moi, aussi froid que le marbre qui les couvrait, je dis avec Malherbe:
Et dans ces grands tombeaux où leurs ames hautaines
Font encore les vaines,
Ils sont rongés des vers.
Je fus tenté d’interroger les mânes de Ferdinand et d’Isabelle, dont l’ambition, la politique et l’avarice agitaient l’existence. Voilà donc, dis-je, l’abîme qui a englouti tant de vastes projets, tant de grandeur, de travaux et d’espérances! Ferdinand était d’une taille médiocre, avait le teint brun, les yeux noirs et vifs, et sa physionomie respirait tonte la gravité espagnole. Naturellement sobre, il ne mangeait que de deux mets, ne buvait que deux fois dans ses repas. Il était grand politique; mais faux, astucieux, dévot sans vertus, et ambitieux sans élévation dans l’ame. Sa femme Isabelle était de petite stature; mais bien faite. Elle avait les cheveux presque rouges, les yeux verts et pleins de feu, et le teint olivâtre. Sa physionomie était imposante et agréable. La hauteur, la fierté, dominaient dans son caractère. Ses talents en politique, en administration, égalaient ceux de Ferdinand. Jalouse à l’excès, à sa mort elle exigea de son époux le serment qu’il ne contracterait pas de nouveaux liens. Elle mourut âgée de cinquante-quatre ans. Les deux époux établirent l’inquisition. Quel titre de gloire et de reconnaissance pour la postérité! Auprès de ces deux monarques on voit, sur une tombe semblable à la leur, les effigies de Philippe-le-Bel d’Autriche et de Jeanne sa femme. Je lus, sur une des ailes de la nef, une ordonnance qui fulminait la plus forte excommunication contre les indévots qui causeraient dans la chapelle avec une femme, ou seraient dissipés et peu recueillis; mais, de peur que les foudres spirituelles fussent insuffisantes, on condamnait les délinquants à quatre ducats d’amende.
Au sortir de la cathédrale, nous allâmes voir ce fameux Alhambra, ce palais magnifique, dont les jardins, enrichis par l’art et la nature, étonnent encore l’imagination. Nous y arrivâmes par une promenade délicieuse, où, comme dans les Champs-Élysées de Virgile, on foule des tapis de verdure. Dans ces allées champêtres et sinueuses, on trouve ce qui manque aux Champs-Élysées: des fontaines, des eaux jaillissantes, qui, tombant du sommet des rochers, vont y porter la fraîcheur et la fécondité. Une de ces fontaines fut construite sous le règne de Charles-Quint. Elle est ornée d’aigles impériales et de bas-reliefs. Auprès de cette source est la porte principale du château, élevée en 1238, par un roi maure, pour servir de tribunal, suivant la coutume des Arabes et des Hébreux, qui érigeaient les tribunaux à la porte des villes.[15] On lit sur cette porte plusieurs inscriptions arabes. Voici la plus courte: Louange à Dieu. Au-dessus de l’inscription sont une clef et une main ouverte, deux grands symboles de la religion musulmane. Le Coran parle sans cesse de la main toute puissante de Dieu, qui conduit les croyants dans la bonne vie, et de la clef de Dieu qui leur ouvre les portes du monde et de la religion.[16] Nous entrâmes dans une grande salle nommée Comares, d’où la vue embrasse une partie de la ville, et les coteaux et les montagnes qui l’environnent. Elle est chargée d’inscriptions morales et religieuses. J’en ai transcrit quelques-unes.
«Par le soleil, par la lune, par le jour, lorsqu’il paraît avec toute sa pompe, par la nuit qui le cache, par le ciel et celui qui l’a créé, par la terre et celui qui lui donna l’étendue, par l’ame et celui qui la prédestina; il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu.»
AUTRE INSCRIPTION.
«Ma paix est avec Dieu; c’est à lui que je suis attaché, je me suis mis sous sa tutelle.»
AUTRE.