Cette robuste confiance en son Dieu et en son droit, gravée au coeur du Boer, le fortifie contre l'Anglais, qui a fait de ces deux mots l'enseigne d'une politique au profit de laquelle milite une foi généralement mauvaise. L'ardente conviction des défenseurs du Transvaal a donné jusqu'ici l'avantage au faible contre le fort, aussi bien sur le terrain des négociations que sur le champ de bataille; tandis que sir Alfred Milner,—estimable fonctionnaire de l'ordre financier, mais agent politique des plus médiocres, au dire de M. Labouchère,—poursuivait contradictoirement avec le président Krüger et le secrétaire d'État Reitz un interminable débat dont le compte rendu remplirait un volume, quoique notre bon La Fontaine l'ait fait tenir dans le dialogue du «Loup et de l'Agneau», le docteur Loyds, le jeune et éminent diplomate qui représente en Europe la République sud-africaine, gagnait à son pays les sympathies unanimes des nations continentales, dont les coeurs se gonflent d'angoisse et dont les mains sont prêtes à se tendre vers le vaillant petit peuple qui seul a osé tenir en échec les arrogantes prétentions de l'ennemi commun. «Toutes les nations nous haïssent!» disait amèrement M. Gibson Bowlen à la séance de clôture du Parlement; une seule, la moindre de toutes, a eu jusqu'ici le courage de son opinion.

«Nous expierons la faute, si nous la commettons!» écrivait quelques jours auparavant M. Stead, et Gladstone, avant tout autre, avait eu la loyauté de dire: «Nous avons fait tort au Transvaal, nous lui devons réparation». Ces paroles sonnent mal à une oreille britannique, mais il vaut mieux les écouter avant le crime que d'entendre à l'heure de l'expiation des discours comme celui de Burker au lendemain de la guerre d'Amérique: «Grands dieux! s'écriait-il au Parlement anglais, en 1782, est-il temps encore de nous parler des droits que nous soutenons dans cette guerre! oh les excellents droits! Précieux ils doivent être, car ils nous ont coûté cher. Oh! droits précieux, qui avez coûté à la Grande-Bretagne treize provinces, quatre îles, cent mille hommes et plus de dix millions sterling! oh! droits admirables qui avez coûté à la Grande-Bretagne son empire sur l'Océan et cette supériorité si vantée qui faisait plier devant elle toutes les nations! Oh! droits inestimables, qui avez enlevé notre rang parmi les nations, notre importance au dehors et notre bonheur au dedans; qui avez détruit notre commerce et nos manufactures, qui nous avez réduit de l'empire le plus florissant qui fut au monde à un État restreint et sans grandeur! Droits précieux, qui nous coûterez sans doute ce qui nous reste!»

Pour plonger la nation anglaise dans une pareille confusion, il avait suffi qu'en France l'indignation publique, encore frémissante des hontes acceptées au traité de Paris, à la suite de la guerre de Sept Ans, contraignît le ministre Vergennes, longtemps hésitant, à saisir l'occasion inespérée qui se présentait de prendre revanche sur l'Angleterre et de relever à la fois notre marine et nos colonies, en marchant résolument à la suite de Lafayette et de tant d'autres vaillants Français, qui n'avaient pas attendu l'approbation de leur gouvernement pour se lancer dans une entreprise aussi généreuse que profitable. Ah! la sublime folie qui pousserait un homme comme le commandant Marchand à s'en aller vers cette autre extrémité de l'Afrique relever le défi de Fachoda! et combien d'entre nous s'en iraient avec lui, de ceux-là qui n'ont même plus, hélas! les vingt ans qu'avait Lafayette quand, en dépit des lettres de cachet lancées pour le retenir, il s'embarqua vers l'épopée où le poussait l'instinctif élan du patriotisme le plus avisé!

Prévost-Paradol a écrit que la terre serait anglo-saxonne; cela ne veut pas dire que la domination anglaise doive s'exercer sur toute la surface du globe; aussi bien le génie britannique tend à favoriser plutôt le développement de la race que l'expansion de la nationalité. C'est le propre d'une politique coloniale qui ne se fait accepter d'un bout à l'autre de l'univers qu'en accommodant son régime administratif aux exigences irréductibles des milieux, au sein desquels le conquérant est tôt ou tard absorbé par sa conquête, en vertu d'une des lois de la nature identique à celle qui veut que le bétail importé perde au bout de quelques générations les caractères de sa race, inévitablement assimilée par l'action continue du sol et du climat.

Le génie colonial de l'Angleterre soutient une lutte incessante contre cette fatalité par l'application d'une série de formules dont chacune est conçue en vue de ralentir sur un point déterminé les effets de cette dénaturation; c'est pourquoi l'élasticité des liens qui retiennent, parfois bien faiblement, les possessions anglaises à la Métropole, comporte plus de vingt-cinq degrés, depuis la souveraineté directe exercée sur les «Crown Colonies» jusqu'à la suzeraineté purement nominale que le gouvernement impérial s'attribue sur telle ou telle peuplade lointaine. L'exercice virtuel de cette souveraineté in partibus est sans grand inconvénient chez certaines tribus de nègres, mais comment pourrait-il se concilier avec la passion effrénée de l'indépendance qui anime une jeune République vigoureusement armée pour la lutte, au physique et au moral?

Impraticable de fait, elle est inadmissible en droit au Transvaal, comme il appert d'une concluante étude de M. Arthur Desjardins, dont l'autorité en matière de jurisprudence internationale est universellement reconnue. D'accord avec M. Rolin-Jacquemyns, avec M. Charles Lucas, et divers autres jurisconsultes d'une compétence spéciale sur les questions de cet ordre, il déboute l'Angleterre de ses prétentions à un protectorat qui n'avait d'ailleurs aucune raison d'être vis-à-vis d'un État adulte, émancipé depuis 1884 et actuellement en plein exercice de sa majorité.

De cette consultation, extrêmement intéressante au point de vue juridique, je ne retiendrai qu'une observation de bons sens, aussi décisive que la plus savante argumentation juridique, sur l'essence irréductible du protectorat, qui est l'obligation pour les pays protecteurs de défendre le pays protégé; or le Transvaal, nanti par l'aveu même de l'Angleterre, d'un titre de protectorat, sur le Souaziland, qui le montre en état de pourvoir non seulement à sa propre défense, mais encore à celle du voisinage—le Transvaal a si peu besoin de protection pour lui-même qu'il a déjà deux fois répondu par de mémorables corrections aux airs protecteurs de celui qui prétendait s'immiscer dans ses affaires. L'emploi du mot protection est là doublement abusif, puisque en premier lieu le protégé a toujours eu jusqu'à présent le dessus sur son protecteur, et que, d'autre part, l'intervention anglaise tend à se manifester au Transvaal comme une sorte de protectorat d'Ugolin, qui dévorerait son protégé pour lui conserver un protecteur.

Par malheur, ces arguments juridiques sont d'un poids insignifiant dans les balances de la politique impérialiste, habituée à traiter d'avocasserie et d'indigne chicane l'évocation des points de droit; on l'a bien vu en Égypte dans l'affaire de la Dette. Il n'est pour elle d'autre droit que celui qui est inscrit sur l'écusson national: son droit inspiré par son Dieu, lui fait un devoir de plaider alternativement le pour et le contre en Égypte, suivant le sens des intérêts, et de se présenter tantôt comme l'adversaire du Sultan et tantôt comme son champion, selon qu'il s'agit de lui enlever la Basse-Égypte ou de mettre soi-même la main sur le Bahr-el-Ghazal,—alternative d'une exploitation aussi rémunératrice que celle dont fut victime, il y a cent ans, la colonie hollandaise du Cap. Son droit, c'est d'oublier au Niger l'acte de Berlin, à Zanzibar le traité de 1884. Son droit, c'est de ne compter que sur ses forces et, en l'absence de toute gendarmerie internationale, de se faire justice—ou injustice—soi-même, «le Ciel n'ayant point établi de tribunal à qui les rois de France puissent en appeler», comme disait Louis XIV, cent quatre-vingt-dix-sept ans avant la conférence de La Haye.

Ces forces tant vantées, quelle en est la mesure? Comment a-t-on calculé la puissance de ces moyens d'action dont l'appareil impose à tout l'univers cette terreur superstitieuse que les diplomates appellent du recueillement et qui réduit au silence les voix les plus retentissantes, dès qu'elle agite son tonnerre et qu'elle lance à travers les océans ses foudres, peut être aussi chimériques que celles du Calchas de l'opérette?

L'enfantine image du colosse aux pieds d'argile, exposé par l'effet de son propre poids à un effondrement soudain et définitif, est-elle simplement la forme que revêtent les espérances des patriotes d'estaminet? ou bien exprime-t-elle une réalité?