Le trait le plus significatif de cet homme de caractère est, je crois, peu connu: à trente ans, ayant réalisé à Kimberley l'immense fortune que l'on sait, il jugea ne pouvoir faire un meilleur emploi du loisir opulent qui s'offrait à lui qu'en allant passer au collège d'Éton le temps nécessaire à l'acquisition d'une culture littéraire, indispensable pour un homme public en Angleterre, et que son absorption précoce dans les charbonnages de Natal ne lui avait pas permis de se procurer jusqu'alors.

La pratique des belles-lettres et de la philosophie scolaire paraissent lui avoir aiguisé l'esprit sans l'orner et n'avoir point affiné la rudesse de son tempérament. Il fait partie du Conseil privé de la Reine, mais ce n'est assurément point un homme de cour. L'obsédante contention de sa pensée ne laisse guère de place aux soins de la courtoisie et il ne s'applique aucunement à envelopper l'impression de ses sentiments dans la conversation ni dans le discours en public. Son action personnelle dans les négociations d'homme à homme est extrême, mais il n'a point de talent oratoire, et ses intimes éprouvent un violent malaise chaque fois qu'il discourt dans un banquet,—si l'on n'a pris soin auparavant de retirer tous les plats.

Les enivrantes promesses de son impérialisme ne se sont pas réalisées de la façon qu'on attendait; il semble toutefois que M. Rhodes n'ait pas encore découragé chez ses compatriotes l'espérance, cet aliment de prédilection des spéculateurs financiers et politiques. Sa photographie se dresse sur tous les pianos du Royaume-Uni et des colonies ou pays de protectorat, et son nom, auréolé de gloire, est répété avec orgueil par tous les enfants de la forte race qui couvre un sixième du monde habité.

A voir en quelle gratitude l'Angleterre tient le fondateur de la Chartered, on se demande ce que les Belges doivent penser de l'homme auquel ils sont redevables de l'oeuvre glorieuse, pacifique et féconde du Congo. Le colonel Thys est un homme d'une encolure aussi puissante que celle de Cecil Rhodes, auquel on prétend qu'il ressemble physiquement; mais ses robustes épaules n'ont jamais laissé tomber le fardeau qu'elles avaient à soutenir, et il a traîné jusqu'au bout le char un moment embourbé de l'État indépendant. Son chemin de fer ne menace ni le Caire, ni le Cap, mais il fait la meilleure besogne qu'on ait jamais obtenue d'une voie ferrée. Enfin le colonel Thys a l'heureuse chance d'être entouré d'amis qui ne le comparent pas à Napoléon, ni même à Alexandre le Grand, quoiqu'il soit en train de donner à son pays un empire incomparable, tandis que, financièrement discrédité par la Chartered, moralement amoindri par Jameson, et politiquement dépossédé par l'échec électoral de son parti dans la colonie du Cap, dont il avait été si longtemps le premier ministre, M. Cecil Rhodes nous fait l'effet d'avoir lâché sa proie pour l'ombre de Napoléon.

Un homme d'action comme Cecil Rhodes ne doit pas être superstitieux; autrement, il serait frappé de la malechance obstinée à frapper les Anglais chaque fois qu'ils touchent aux Boers qui, guidés, semble-t-il, par une heureuse étoile, bénéficient d'une nouvelle trouvaille à chaque étape de leur exode (les diamants à Kimberley et l'or au Witwatersrand) ou bien sont au contraire providentiellement détournés du sol néfaste de la Rhodesia vers lequel ils se dirigeaient quand s'y installèrent les Anglais, arrivés toujours trop tard ou trop tôt dans ce coin du monde où rien ne leur réussit et sur lequel ils s'acharnent à contre-temps avec la frénétique inopportunité des passions malheureuses.

M. Krüger donnerait de cela l'explication naturelle à l'esprit d'un croyant comme lui, qui se sent perpétuellement en communication avec la Providence et qui sait pouvoir compter sur elle, comme il le professe dans toutes ses déclarations solennelles; c'est ainsi qu'il l'exprimait récemment à la séance de prorogation des Raads: «Les Boers n'ont rien à craindre, car le Seigneur est le juge suprême, c'est lui qui décidera. Les balles ont plu par milliers lors de l'incursion Jameson, mais les burghers n'ont pas été sérieusement atteints, tandis que plus de cent Anglais ont été tués. Cela montre que le Seigneur dirige les balles et gouverne le monde.» Les balles dum-dum elles-mêmes sont sans effet, quand la droite du Seigneur les fait dévier, il faut bien le croire, puisque les Anglais qui en avaient expédié des millions dans l'Afrique du Sud semblent vouloir y renoncer.

Familièrement surnommé «l'oncle Paul» par la confiance des Burghers, reconnaissants de la bonhomie avec laquelle il met au service de leurs intérêts particuliers la profonde expérience et la vigoureuse dextérité qui ont préservé de bien des périls la jeune république, le président Krüger est un homme dont la personnalité morale évoque par une puissante combinaison du rusé diplomate, de l'homme de guerre et du prophète, le souvenir de Cromwell, élevé comme lui parmi les fermiers et envoyant à la victoire, au nom d'une conviction politico-religieuse, ses célèbres Côtes-de-fer, invincibles comme le sont aujourd'hui les combattants transvaaliens.

L'assimilation est complète par l'usage incessant chez Krüger comme chez Cromwell de ce jargon biblique, appelé «patois de Chanaan» par les gens irrévérencieux, et dont Macaulay fait une peinture, qui semble inspirée par les harangues du Raad ou par des lettres comme celle du secrétaire d'État, M. Reitz, sur la vigne de Naboth: «Des hébraïsmes violemment introduits dans la langue anglaise, des métaphores empruntées à la plus hardie poésie lyrique d'un temps reculé et d'un pays lointain, et appliquées aux usages habituels de la vie anglaise».

Toutefois, l'oncle Paul, il faut le reconnaître à sa louange, se distingue nettement de Cromwell par une générosité de coeur dont l'exemple est bien rare chez les prophètes, et l'on sait que Jameson a été traité avec infiniment moins de rigueur que Charles Ier. S'il apparaît comme un habile politique, le Cromwell boer n'a rien assurément de l'«hypocrite raffiné» que Bossuet dénonçait dans des circonstances qui, d'ailleurs, ne lui laissaient pas une complète liberté d'appréciation.

—«Nous ne voulons pas la guerre, disait-il, mais si elle devenait inévitable Dieu serait avec son peuple comme il l'a été jusqu'ici.» Les Boers ne s'en tiennent pas, on le sait, à la foi qui n'agit point, et pour justifier l'assistance céleste, comme le commande le proverbe, ils s'aident eux-mêmes du zèle le plus actif et le plus réfléchi, «combattant par les armes autant que par la prière», ainsi qu'il est écrit, et «assurés, comme dit Bossuet, par l'exemple de Moïse que les mains élevées au Ciel enfoncent plus de bataillons que celles qui frappent». Il leur a été donné ainsi de renouveler glorieusement une des légendes de l'Écriture, et le désarroi des Philistins en présence de Goliath anéanti ne fut vraisemblablement pas plus profond que l'affolement des Anglais à la nouvelle de leur champion sud-africain terrassé par le David de Ladysmith.