M. de Vergennes, le ministre de Louis XVI, qui ne tarda pas à devenir le vigoureux instrument de notre intervention dans la guerre d'Amérique, formulait une opinion de ce genre, quand il écrivait à M. de Guines, ambassadeur à Londres: «Loin de chercher à profiter des embarras où l'Angleterre se trouve à l'occasion des affaires d'Amérique, nous désirons plutôt l'aider à se dégager». C'était douze ans après le traité de Paris, qui nous avait pris nos colonies; nous sommes au lendemain de Fachoda, qui nous a définitivement arraché l'Égypte et le Haut-Nil. M. de Vergennes ne persista pas dans sa doctrine. Notre diplomatie, qui a imité sa prudence, saura-t-elle, au moment venu, prendre exemple sur sa fermeté?
Si la France est en cause dans la guerre du Transvaal? Quelle question!
Outre les intérêts considérables que nous avons sur place et même dans le voisinage, c'est indirectement toute notre entreprise coloniale, c'est pour le moins notre situation en Afrique dont le sort se débat en ce moment autour de Ladysmith, où la lutte est engagée entre l'équilibre africain et l'envahissement de l'Impérialisme, qui, s'il n'est arrêté net sur la route du Cap au Caire, rendra le continent intenable. On peut dire de la question africaine, comme on l'a dit de la Révolution française,—et plus justement, je crois,—que c'est un bloc. Il y a une politique africaine pour l'Angleterre et il y en a une pour la France. Toutes deux sont en présence.
Celle de l'Angleterre est encore au début de sa course, qui menace tout et tous; la nôtre est fixée, depuis peu, dans les limites à peu près inextensibles d'un Empire qui réunit nos fiefs méditerranéens (domaine d'Algérie, protectorat de Tunisie, et prépondérance économique dans une partie du Maroc) avec nos possessions de l'Océan (Sénégal, Guinée, Côte d'Ivoire, Dahomey, rattachés par le Soudan et les affluents du Tchad). Le désert saharien, qui paraît interposer entre ces deux groupements un obstacle infranchissable est appelé au contraire à les réunir tôt ou tard par les diverses branches du Transsaharien. C'est à cette concentration de nos forces, à leur utilisation sur place, que doit désormais se consacrer toute notre activité, et la splendide épopée des conquistadors français a pris fin [3].
Footnote 3:[ (return) ] Cela ne veut pas dire qu'il soit opportun de réduire brusquement aux proportions les plus infimes nos forces et notre action militaire dans ces régions,—comme pour faciliter à l'Angleterre la concentration sur l'Afrique du Sud, de ses effectifs, brusquement rendus disponibles, par une retraite aussi inattendue... du moins en France.
A l'heure actuelle nous représentons en Afrique l'équilibre et le développement pacifique, tandis que l'Angleterre y apporte l'invasion et le bouleversement.
C'est dire que si le programme de notre action directe semble devoir s'arrêter aux termes que je viens de préciser, notre politique n'en doit pas moins agir au dehors par tous les moyens dont elle dispose, on prêtant le concours le plus étendu aux adversaires qui se trouvent naturellement placés au travers de la route que prétend s'ouvrir l'Impérialisme. Deux d'entre eux, malgré l'évidence de leurs intérêts diamétralement opposés à ceux de l'Angleterre, sont demeurés jusqu'à présent dans une attitude indécise, vraisemblablement dans I'attente d'une politique européenne qui paralléliserait les efforts et totaliserait les facultés de résistance: ce sont les Allemands de l'Est-Africain et les Belges du Congo. Les deux autres, autochtones, sont fatalement irréductibles et c'est pour la vie qu'ils luttent en se défendant contre l'Angleterre: les Boers aujourd'hui, et demain les Abyssins, dont le tour viendrait aussitôt que serait réglée l'affaire du Transvaal. Ainsi le veut la politique de l'Horace-et-Vorace-Albion!
Tous ces éléments de résistance vont-ils demeurer épars et se laisser anéantir l'un après l'autre? ou bien seront-ils enfin solidement amoncelés en un obstacle qui se dressera, inoffensif mais inébranlable, devant la marche de l'envahisseur? Voilà nettement sous quelle forme la guerre transvaalienne intéresse à distance la France, l'Allemagne, la Belgique et aussi la Russie qui est en train de se constituer, d'accord avec Ménélick, un important domaine dans l'Éthiopie équatoriale.
Pour ce qui est de nos intérêts sur place, il y a d'abord la question minière, dont on fait le plus de bruit et qui ne saurait pourtant nous faire perdre de vue toutes les autres. On compte au Transvaal plus de 1,500 millions de capitaux français engagés dans les mines et près de 800 millions de capitaux allemands; c'est assez dire que cette industrie n'est pas uniquement anglaise,—elle ne l'est même pas actuellement pour plus d'un tiers;—mais, ce qui est bien différent, elle est entre les mains de l'Angleterre.
Nous fournissons, avec l'Allemagne, une grosse partie des capitaux, mais c'est Londres qui conduit l'affaire à son profit, et le plus souvent à notre préjudice, et qui inflige à chaque instant aux actionnaires naïfs et patients d'énormes pertes occasionnées par les violentes secousses d'une spéculation politico-financière dont on commence seulement à dévoiler les ténébreux dessous. «Les Anglais, qui se prétendent opprimés par les Boers, oppriment, eux, d'une manière beaucoup plus flagrante et plus persistante leurs associés français. Il serait temps que ce régime d'oppression et d'exploitation finît, qu'on rétablisse la paix au Transvaal, qu'on demande au gouvernement boer, non pas des droits politiques auxquels on n'a aucun titre, mais des ménagements fiscaux et des réformes économiques; que les Anglais enfin fassent cesser cette anomalie de réclamer uniquement pour eux des droits et de refuser aux Français les droits les plus légitimes», écrivait récemment M. Paul Leroy-Beaulieu, qui a suivi dès ses origines, avec une expérience clairvoyante, le conflit transvaalien, dont les éléments avaient été lumineusement étudiés sur place par un de ses jeunes collaborateurs, M. Pierre Leroy-Beaulieu.