—Les coups de canons tirés sur un petit peuple que l'Allemagne avait ostensiblement pris sous sa protection, et les airs de bravade affectés par l'Angleterre vis-à-vis de quiconque interviendrait, ne sont assurément pas faits pour opérer le rapprochement des coeurs.
—Les explosions de joie par lesquelles est accueilli du public et de la presse allemande chaque nouvel échec de la rivale d'hier, montrent qu'en dehors de l'empereur, personne, dans ce pays, ne juge nécessaire ou simplement convenable de voiler l'expression de ces sentiments peu amicaux.
Ce souverain, en qui s'incarne la formule intégrale du génie allemand, a-t-il apparence d'aventurer une politique personnelle contre le voeu de ses peuples?
La réponse à cette interrogation se lit dans le discours de Hambourg et dans le prodigieux effort par lequel l'empereur est en train de demander au renouvellement du septennat maritime une extension des forces navales proportionnée aux exigences d'une politique coloniale qu'il considère comme l'instrument indispensable des intérêts commerciaux de son pays.
Dans ce sens la Société coloniale allemande fait une propagande incessante, et son activité trouve un accueil de plus en plus favorable. «Le peuple allemand commence à en reconnaître l'importance pour l'existence économique de l'empire, dit le Deutsch Asiatische Warte; il se pourrait que l'Allemagne se trouvât bientôt en conflit avec une grande puissance navale et se vît obligée de combattre pour sa situation internationale. Partout nous voyons surgir la nécessité de donner une protection plus rigoureuse à nos intérêts d'outre-mer dont l'extension devient de plus en plus grande.»
Faut-il voir là une marque de bienveillance et de confiance de la part de l'Allemagne vis-à-vis de l'Angleterre? On en douterait, si un botaniste de la valeur de M. de Lanessan n'affirmait le contraire par son insistance à pointer vers la Triplice les canons de nos cuirassés et les torpilles de nos sous-marins sous l'étrange prétexte «qu'il n'y a rien à faire» contre l'Angleterre... pas même de se mettre en état de défense.
Ce sentiment nous avait déjà coûté le Canada; voici, en effet, ce que M. de Choiseul écrivait à l'infortuné Montcalm:
«Je suis bien fâché d'avoir à vous mander que vous ne devez pas espérer des troupes de renfort; comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l'on ferait ici n'auraient d'autre effet que d'exciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables pour conserver sa supériorité qu'il s'est acquise dans cette partie du monde.»
Une doctrine aussi funeste nous a valu le désastre moral de Fachoda; on avait préparé la guerre navale contre toutes les nations du monde,—y compris la Suisse,—mais à l'exception de l'Angleterre, notre seule rivale maritime! Elle a naturellement profité de ce que nous lui tournions le dos pour nous traiter comme on sait.
—Chaque colonie allemande est considérée par la Métropole comme un organe essentiel dont la disparition ou l'amoindrissement serait ressenti de tout l'organisme [9].