«Il n'y a pas place en Europe pour deux reines du commerce et de l'industrie, il faut que l'une des deux abdique ou périsse. L'Allemagne compte bien que ce ne sera pas elle et toutes ses forces sont tendues vers l'étranglement de l'autre. Tout ce qu'elle fait en faveur de son industrie est dirigé contre la rivalité de l'Angleterre.» On allait jusqu'à dénoncer l'espionnage commercial de Berlin entretenant des commis dans les offices de Londres et dans les usines du Royaume-Uni. Et toutes ces doléances, toutes ces imputations étaient reprises avec éclat par lord Roseberry dans un discours à Epsom: «Depuis la défaite de l'Autriche, l'Allemagne n'a pas cessé de se préparer silencieusement à deux grandes guerres. Elle en a terminé une, celle pour la consolidation de son territoire. L'autre, qu'elle est en train de faire, c'est la guerre industrielle».

Un an plus tard, c'était lord Salisbury accusant amèrement «le péril d'une certaine expansion envahissante et continue dont l'Europe est menacée par une de ses races, armée de tous les moyens que la civilisation peut mettre au service de son ambition démesurée»; c'était le coup de théâtre du traité de commerce brutalement dénoncé, et c'était Cecil Rhodes disant devant la commission d'enquête:

«J'ai été fortement influencé par la conviction que la politique du gouvernement transvaalien actuel avait pour but d'introduire l'influence d'une autre puissance étrangère (l'Allemagne) dans le système déjà compliqué des États sud-africains, et risquait de rendre plus difficile encore à l'avenir l'établissement d'une union étroite entre eux.»

En ce temps-là, de fréquents incidents mettaient aux prises, sur divers points du globe, des Anglais et des Allemands; le hasard d'un voyage autour de l'Afrique m'en rendit deux fois le témoin. Ce fut d'abord à Zanzibar, quand, après le bombardement par l'amiral Rawson, le Sultan usurpateur alla chercher refuge au consulat germanique où il était attendu avec une visible impatience. Il y arriva, poursuivi de près par un détachement de fusiliers marins de l'escadre anglaise, qui, baïonnette au canon, cernèrent le bâtiment; le cordon d'investissement fut relevé le soir par des troupes fraîches, et le service de garde fut maintenu trois semaines durant, jusqu'au jour où une grande marée amena au consulat, situé sur le littoral, une embarcation du navire de guerre allemand qui, sous le regard indigné des marins anglais, prit livraison de l'auguste réfugié et le transporta sain et sauf à Dar-es-Salam.

Quelques mois plus tard, à Lourenço-Marquès, une populace, notoirement soudoyée par des agents anglais, se ruait sans motifs sur le consul allemand, le comte Pfeif, de passage à la gare, et le poursuivait jusqu'à ses bureaux, dont les vitres furent brisées. Le consul, dont les revendications étaient appuyées par la présence d'un croiseur, exigea et obtint une éclatante réparation. La semaine suivante, des matelots de l'escadre anglaise cherchèrent querelle à des Français et à des Allemands écoutant la musique au square, et une rixe générale s'ensuivit. Bagatelles sans doute, mais représentatives d'un état d'esprit qui était alors universel dans le domaine colonial, où Français et Allemands se trouvaient quelquefois rapprochés, contre toute attente, par l'hostilité britannique.

L'anglophobie allemande s'est-elle évanouie depuis lors, comme par enchantement? Quelques diplomates de l'asphalte s'évertuent à démontrer qu'il n'en subsiste rien, ou à peu près, sinon dans l'esprit public, du moins dans l'esprit du prince. Il convient d'ajouter que ces nouvellistes ne s'embarrassent pas de la précision d'une information ni de la logique d'un raisonnement; leurs révélations émanent en ligne directe de ce don intuitif qui est la grâce d'état de quelques somnambules extra-lucides et de certains diplomates extra-carrière.

Si l'on se soustrait à leur attraction magnétique pour examiner les faits et pour en tirer la lumière, on est conduit à une série d'observations d'où se dégage nettement une conclusion tout à fait différente de l'oracle rendu par ces sondeurs de pensées souveraines.

Ces considérations, qui me paraissent s'imposer à un examen attentif, j'en vais noter quelques-unes en toute simplicité.

—Les positions respectives de l'Angleterre et de l'Allemagne dans la grande lutte économique pour la vie n'ont été notoirement jusqu'ici l'objet d'aucune modification qui annonce la conciliation des intérêts[8].

Footnote 8:[ (return) ] Quelque peine que se donne l'Angleterre pour nous en faire accroire, et quelle que soit, la coquetterie avec laquelle ou s'y prête à Berlin pour nous piquer au jeu, qui donc oserait soutenir que la face des choses soit bouleversée par la bataille de Samoa et qu'il faille voir une entente internationale dans la liquidation eu solde de quelques menues affaires, avec lesquelles il importait à tout le monde d'en finir à raison du trouble disproportionné qu'elles apportaient dans l'examen des graves problèmes que le moment est venu d'aborder.