Nous croyons savoir que le groupe diplomatique et colonial de la Chambre, justement ému de la chose, a tenu, il y a quelques mois, une réunion importante dont cette question a fait l'objet. On a dit aussi que des représentations discrètes avaient été formulées à Lisbonne par notre ministre; ces réserves, assurément empreintes de plus de discrétion que de célérité, ont-elles porté leur effet?

Le 21 octobre dernier, M. Balfour, répondant à une question précise, assurait que l'accord proposé au gouvernement portugais pour l'achat de Delagoa-Bay était encore à l'étude; depuis trois ans, la presse officieuse assurait urbi et orbi qu'il était conclu. A qui se fier?

III

Le logogriphe anglo-portugais a été scruté avec un intérêt passionné en Allemagne, où le scepticisme des organes du gouvernement et de la Cour sur le compte de la version anglaise, contrastait singulièrement avec la candeur marquée par les journaux dont les sympathies sont réservées au puissant parti de la haute finance internationale, constamment en lutte avec le parti colonial qui grandit de jour en jour dans l'Empire. Mais, s'il est curieux d'observer les impressions que laissent paraître les journaux qui expriment l'opinion publique et ceux qui prétendent la conduire, il est plus intéressant encore et plus concluant de rechercher, dans les faits matériels, les conditions permanentes du grand problème qui se trouve posé entre l'Angleterre et l'Allemagne, depuis que celle-ci a ajouté à la situation prépondérante où l'éleva brusquement sa formidable puissance militaire les avantages d'un développement économique dont la marche foudroyante terrifie, et, je dirais presque, décourage toute concurrence.

Ce fut tout d'abord, en effet, un découragement général et profond qui s'empara de l'Angleterre, le jour où, à la suite d'une infinité de constatations désobligeantes personnellement infligées aux uns et aux autres dans le monde des affaires, la décadence industrielle et commerciale de la Grande-Bretagne fut proclamée dans un ouvrage dont le retentissement a fait tressaillir le colosse sur ses pieds d'argile.

Made in Germany!, jeté comme un cri d'alarme devant le péril allemand qui grandissait d'heure en heure et qui prenait, depuis la dépêche à Krüger, une allure de provocation belliqueuse, ce pamphlet vibrant secouait l'orgueilleuse quiétude du citoyen anglais avec une éloquence dont la Revue des Deux-Mondes a recueilli les échos dans un substantiel article d'Arvède Barine:

La suprématie industrielle de la Grande-Bretagne a été longtemps un lieu commun passé en axiome, mais elle est en train de devenir un mythe, disait l'auteur Edwin Williams. La gloire industrielle de l'Angleterre agonise et l'Angleterre n'en sait rien. Car l'Allemagne est entrée dans une lutte à mort contre elle et combat de toutes ses forces pour détruire notre suprématie.» Suivait un tableau plein de verve de la maison anglaise envahie depuis les ustensiles de la cuisine jusqu'aux jouets d'enfants, et depuis le pot de bière jusqu'au tisonnier par des marques allemandes; «l'opéra lui-même que vous entendez est un opéra fait en Allemagne, exécuté ici par des chanteurs, des musiciens et un chef d'orchestre faits en Allemagne, avec des instruments et sur des partitions venant d'Allemagne.»

Cette invasion était signalée, comme s'étendant jusqu'aux colonies anglaises, qui ne servaient plus qu'à fournir des débouchés à I'Allemagne [7].

Footnote 7:[ (return) ]

Le North American Review: contient dans son dernier numéro un article plein de chiffres et de documents, intitulé le Déclin du commerce anglais dont la conclusion est que l'Angleterre perd rapidement sa situation prédominante et sera bientôt reléguée au troisième rang des nations commerciales, les États-Unis prenant le premier et l'Allemagne le second; c'est un Américain qui parle.

Cette publication montre une fois de plus qu'on ne se fait pas illusion sur la décadence anglaise, qu'une de ses causes est la concurrence américaine et que cette rivalité se traduit de l'autre côté de l'Océan par des marques d'antipathie indéniables.

Les lamentations de M. Edwin Williams étaient périodiquement reprises en manière de refrain par le choeur des consuls au Board of Trade et furent corroborées par le rapport à la Royal Commission on technical Education, qui concluait en ces termes: