Il est de la plus grande importance, pour les intérêts de la Grande-Bretagne, que les Anglais prennent possession de la baie de Delagoa. Ce fait nous intéresse encore plus vivement lorsque nous nous souvenons que l'île voisine de Madagascar est dans les mains de la France et que celle-ci l'a fortifiée et en a fait une forte station navale.
L'activité française a été très remarquable depuis quelques années; et il est facile de comprendre qu'après nous avoir évincés de Madagascar, les Français sont fort désireux de protéger leur colonie et d'obtenir une complète domination sur le canal de Mozambique. Tant que la baie de Delagoa reste possession portugaise, la France n'a rien à craindre, car le Portugal ne pourrait porter préjudice à la France, et, après tout, le fait de l'occupation portugaise indique que les autres puissances n'y possèdent aucun droit.
Toutefois, au moment où des négociations pour la cession de la baie à l'Angleterre seraient ouvertes, la France comprendrait combien sa colonie de Madagascar se trouverait menacée; et, au cas où la cession deviendrait un fait accompli, son grand projet de contrôle complet du canal de Mozambique s'évanouirait comme un rêve. La France, dès lors, fait tous les efforts possibles pour mettre des bâtons dans les roues de l'Angleterre. Son grand objectif était la neutralisation des eaux de la baie, de façon que l'Angleterre n'aurait jamais eu la possibilité d'exercer son droit de préemption dans l'éventualité très probable où le Portugal se déciderait à vendre la baie pour faire face à des difficultés financières.
L'empire, pour se consolider, a souvent besoin d'acquérir quelque territoire ou quelque port. Et cela afin de conserver nos possessions comme un tout, de favoriser notre commerce et aussi de prévenir certaines puissances toujours disposées à troubler l'équilibre international. On ne pourrait trouver un meilleur exemple de cette politique qui cherche à solidariser nos colonies et à fortifier l'empire que dans les efforts continus de la Grande-Bretagne pour s'assurer la possession de Delagoa qui doit couronner notre prépondérance en Afrique.
On le voit, en s'abstenant aujourd'hui de prendre sur ce point des mesures conservatrices, la France s'exposerait pour demain à un conflit des plus graves avec son ennemie de tous les temps, avec celle contre qui elle a dû soutenir à travers tout le siècle dernier, selon l'expression du général Niox, une guerre de cent ans coloniale, dans laquelle nous retomberions fatalement si notre gouvernement ne savait se contraindre, sans retard, à une fermeté, qui est le premier devoir de la prudence: «Il arrive toujours du mal aux éléphants qui ont peur», assure le judicieux pachyderme dont l'impérialiste Rudyard Kipling a fait le héros d'un de ses plus beaux contes de la Jungle.
Nous avons donc quelques motifs de ne pas nous désintéresser de ce qui se passe entre Johannesburg et le canal de Mozambique. Ceux du Portugal, unique possesseur jusqu'à présent de la colonie de ce nom, sont tous aussi clairs et moins indirects. Nous verrons ensuite ceux de l'Allemagne.
Après une audacieuse tentative d'intrusion du côté de l'îlot d'Iniak (Delagoa-Bay), déjouée en 1875 par la sentence arbitrale du maréchal Mac-Mahon et renouvelée en 1889 dans la vallée du Chiré, les Portugais, en présence d'un ultimatum apporté à Lisbonne par une escadre, durent céder à l'Angleterre une énorme étendue de territoire, convoitée par la Chartered pour arrondir la Rhodesia. L'Europe resta chez elle.
Le Portugal était encore une grande puissance africaine; cette diminutio capitis,—ce Fachoda plus excusable,—la mit pour longtemps à la merci de l'Angleterre qui depuis lors la persécuta d'un chantage, dont la coupable indifférence de l'Europe finirait par permettre le succès. On sait avec quelle ruse grossière mais efficace, la politique anglaise décourage depuis quelques années les velléités de cette dame Europe chaque fois qu'une de ses grandes filles montre quelque velléité de se porter au secours de la petite soeur: «Ne vous dérangez donc pas, fait l'Angleterre; nous avons eu des mots ensemble, mais nous voilà tout à fait d'accord.» Et la petite soeur, pincée jusqu'au sang et terrorisée, n'ose pas dire que non.
C'est ce qu'on appelle l'accord anglo-portugais; il y a beau temps qu'il se prolonge de la sorte, à travers les démentis officiels que l'indignation nationale arrache de temps en temps à un gouvernement qui n'ignore pas de quel choc serait précipitée la dynastie assez osée pour trafiquer des diamants de la couronne portugaise avec l'ennemi le plus exécré,—à travers les dénégations constantes de tout ce qui dans la presse européenne est en état de s'informer sur ces choses et d'en juger, et d'où il appert que, pas plus en Allemagne qu'en France et qu'en Russie on n'est dupe de cette entente du bourreau avec la victime, trop grossièrement renouvelée de la saynète bien connue du Décapité par persuasion. On se refuse à voir le Portugal abandonnant aux mains de l'Angleterre, en échange d'une bonne parole, les pendants d'oreille qui représentent le plus clair de sa fortune..... et la tête à laquelle ils sont pendus. Mais quelle situation horrible est celle de ce gouvernement auquel l'Angleterre dit à chaque instant: «Si vous ne voulez pas faire croire que nous sommes d'accord, je m'en vais vous bombarder, et personne ne lèvera le bout du doigt pour l'empêcher.» Oh! la psychologie de l'opérette qui prétend que les Portugais sont toujours gais!
Gomme le lièvre de la Cuisinière bourgeoise, le gouvernement portugais préfère attendre, mais voici que l'Angleterre s'impatiente et si quelqu'un ne proteste pas à haute et intelligible voix contre une cession plus ou moins déguisée de Lourenço-Marques, et contre une violation inqualifiable de la neutralité portugaise, l'accord imaginaire sera subitement devenu une complicité réelle, dont l'Angleterre et le Portugal auront tous deux à rendre compte un jour ou l'autre.