Je le plaindrais peu d'avoir eu son habitation dévastée par les ouragans et ses espérances détruites, s'il n'était pas marié; mais puisqu'il l'est je le plains beaucoup. S'il a vraiment une femme, il lui sera pénible de ne la pas voir heureuse; s'il n'a avec lui qu'une personne qui porte son nom; il sera plongé dans bien des dégoûts auxquels l'aisance seule permet d'échapper. On ne m'a pas marqué qu'il eût, ou qu'il n'eût pas d'enfants.

Faites-lui promettre de passer par Vevey, et de s'arrêter ici plusieurs jours. Le frère de Mme Dellemar m'est peut-être destiné.—Il me vient une espérance. Dites-moi quelque chose à son sujet, vous qui le connaissez davantage. Félicitez sa sœur de ce qu'il a échappé à ce dernier malheur dans la traversée. Non: ne lui dites rien de ma part; laissez périr les temps passés.

Mais apprenez-moi quand il viendra; et dites-moi, dans notre langue, votre pensée sur sa femme. Je souhaite qu'elle fasse avec lui le voyage; c'est même à peu près nécessaire. La saison favorable pour voir la Suisse est un prétexte qui vous servira à les décider. Si l'on craint l'embarras ou les frais, assurez qu'elle pourra être agréablement et convenablement à Vevey, pendant qu'il terminera ses affaires à Zurich.

LETTRE LXX

Im., 29 juill., VIII.

Quoique ma dernière lettre ne soit partie qu'avant-hier, je vous écris sans avoir rien de particulier à vous dire. Si vous recevez les deux lettres à la fois, ne cherchez point dans celle-ci quelque chose de pressant; je vous préviens qu'elle ne vous apprendra rien, sinon qu'il fait un temps d'hiver: c'est pour cela que je vous écris, et que je passe l'après-midi auprès du feu. La neige couvre les montagnes, les nuages sont très bas, une pluie froide inonde les vallées; il fait froid même au bord du lac; il n'y avait ici que cinq degrés à midi, et il n'y en avait pas deux un peu avant le lever du soleil[76].

Je ne trouve point désagréables ces petits hivers au milieu de l'été. Jusqu'à un certain point le changement convient même aux hommes constants, même à ceux que leurs habitudes entraînent. Il est des organes qu'une action trop continue fatigue: je jouis entièrement du feu maintenant, au lieu que dans l'hiver il me gêne, et je m'en éloigne habituellement.

Ces vicissitudes plus subites et plus grandes que dans les plaines, rendent plus intéressante, en quelque sorte, la température incommode des montagnes. Ce n'est point au maître qui le nourrit bien et le laisse en repos, que le chien s'attache davantage, mais à celui qui le corrige et le caresse, le menace et lui pardonne. Un climat irrégulier, orageux, incertain devient nécessaire à notre inquiétude: un climat plus facile et plus uniforme qui nous satisfait, nous laisse indifférents.

Peut-être les jours égaux, le ciel sans nuages, l'été perpétuel donnent-ils plus d'imagination à la multitude: ce qui viendrait de ce que les premiers besoins absorbent alors moins d'heures, et de ce que les hommes sont plus semblables dans ces contrées où il y a moins de diversité dans les temps, dans les formes, dans toutes choses. Mais les lieux pleins d'oppositions, de beautés et d'horreur, où l'on éprouve des situations contraires et des sentiments rapides, élèvent l'imagination de certains hommes vers le romantique, le mystérieux, l'idéal.

Des champs toujours tempérés peuvent nourrir des savants profonds; des sables toujours brûlés peuvent contenir des gymnosophistes et des ascètes: mais la Grèce montagneuse, froide et douce, sévère et riante, la Grèce couverte de neige et d'oliviers eut Orphée, Homère, Epiménide; la Calédonie plus difficile, plus changeante, plus polaire et moins heureuse, produisit Ossian.