Non: ce n'est que songes! il vaut mieux acheter de l'huile en gros, la revendre en détail, et gagner deux sous par livre[75].
Ce que je dirais à l'homme qui pense n'en aurait pas une autorité beaucoup plus grande. Nos livres peuvent suffire à l'homme impartial, toute l'expérience du globe est dans nos cabinets. Celui qui n'a rien vu par lui-même, et qui est sans préventions, sait mieux que beaucoup de voyageurs. Sans doute si cet homme d'un esprit droit, si cet observateur avait parcouru le monde, il saurait mieux encore; mais la différence ne serait pas assez grande pour être essentielle: ils pressent dans les rapports des autres les choses qu'ils n'ont pas senties, mais qu'à leur place il eût vues.
Si les Anacharsis, les Pythagore, les Démocrite vivaient maintenant, il est probable qu'ils ne voyageraient pas; car tout est divulgué. La science secrète n'est plus dans un lieu particulier; il n'y a plus de mœurs inconnues, il n'y a plus d'institutions extraordinaires: il n'est plus indispensable d'aller au loin. S'il fallait tout voir par soi-même, maintenant que la terre est si grande et la science si compliquée, la vie entière ne suffirait ni à la multiplicité des choses qu'il faudrait étudier, ni à l'étendue des lieux qu'il faudrait parcourir. On n'a plus ces grands desseins, parce que leur objet devenu trop vaste, a passé les facultés et l'espoir même de l'homme; comment conviendraient-ils à mes facultés solitaires, à mon espoir éteint?
Que vous dirai-je encore? La servante qui trait ses vaches, qui met son lait reposer, qui en lève la crème et la bat, sait bien qu'elle fait du beurre. Quand elle le sert, et qu'elle voit qu'on l'étend avec plaisir sur le pain, et qu'on met des feuilles nouvelles dans la théière, parce que le beurre est bon, voilà sa peine payée; son travail est beau, car elle a fait ce qu'elle a voulu faire. Mais quand un homme cherche ce qui est juste et utile, sait-il ce qu'il produira, et s'il produira quelque chose?
En vérité c'est un lieu bien tranquille que cette gorge d'Imenstròm, où je ne vois au-dessus de moi que le sapin noir, le roc nu, le ciel infini: plus bas s'étendent au loin les terres que l'homme travaille.
Dans d'autres âges, on estimait la durée de la vie par le nombre des printemps: et moi dont il faut que le toit de bois devienne semblable à celui des hommes antiques, je compterai ainsi ce qui me reste par le nombre de fois que vous y viendrez passer, selon votre promesse, un mois de chaque année.
LETTRE LXIX
Im., 27 juill., VIII.
J'apprends avec plaisir que M. de Fonsalbe est revenu de Saint-Domingue; mais on dit qu'il est ruiné, et de plus marié; on me dit encore qu'il a quelque affaire à Zurich, et qu'il doit y aller bientôt.
Recommandez-lui de passer ici: il sera bien reçu. Cependant il faut le prévenir qu'il le sera fort mal sous d'autres rapports. Je crois que ceux-là lui importent peu; car s'il n'a bien changé, c'est un excellent cœur. Un bon cœur change-t-il?