Im., 3 août, VIII.
S'il est une chose dans le spectacle du monde, qui m'arrête quelquefois, et quelquefois m'étonne: c'est cet être qui nous paraît la fin de tant de moyens, et qui semble n'être le moyen d'aucune fin: qui est tout sur la terre, et qui n'est rien pour elle, rien pour lui-même[79]: qui cherche, qui combine, qui s'inquiète, qui réforme, et qui pourtant fait toujours de la même manière des choses nouvelles, et avec un espoir toujours nouveau des choses toujours les mêmes: dont la nature est l'activité, ou plutôt l'inquiétude de l'activité: qui s'agite pour trouver ce qu'il cherche, et s'agite bien plus lorsqu'il n'a rien à chercher: qui, dans ce qu'il a atteint, ne voit qu'un moyen pour atteindre une autre chose; et lorsqu'il jouit, ne trouve dans ce qu'il avait désiré, qu'une force nouvelle pour s'avancer vers ce qu'il ne désirait pas: qui aime mieux aspirer à ce qu'il craignait, que de ne plus rien attendre: dont le plus grand malheur serait de n'avoir à souffrir de rien: que les obstacles enivrent, que les plaisirs accablent; qui ne s'attache au repos que quand il l'a perdu: et qui, toujours emporté d'illusions en illusions, n'a pas, ne peut pas avoir autre chose, et ne fait jamais que rêver la vie.
LETTRE LXXII
Im., 6 août, VIII.
Je ne saurais être surpris que vos amis me blâment de m'être confiné dans un endroit solitaire et ignoré. Je devais m'y attendre; et je dois aussi convenir avec eux que mes goûts paraissent quelquefois en contradiction. Je pense cependant que cette opposition n'est qu'apparente, et n'existera qu'aux yeux de celui qui me croira un penchant décidé pour la campagne. Mais je n'aime pas exclusivement ce qu'on appelle vivre à la campagne; je n'ai point non plus d'éloignement pour la ville. Je sais bien lequel des deux genres de vie je préfère naturellement, mais je serais embarrassé de dire lequel me convient tout à fait maintenant.
A ne considérer que les lieux seulement, il existe peu de villes où il ne me fût désagréable de me fixer; mais il n'y en a point peut-être que je ne préférasse à la campagne, telle que je l'ai vue dans plusieurs provinces. Si je voulais imaginer la meilleure situation possible pour moi, ce ne serait pas dans une ville. Cependant je ne donne pas une préférence décidée à la campagne; car si, dans une situation gênée, il y est plus facile qu'à la ville de mener une vie supportable; je crois qu'avec de l'aisance il est plus facile dans les grandes villes qu'ailleurs, de vivre tout à fait bien selon le lieu. Tout cela est donc sujet à tant d'exceptions, que je ne saurais décider en général. Ce que j'aime, ce n'est pas précisément une chose de telle nature, mais celle que je vois le plus près de la perfection dans son genre, celle que je reconnais être le plus selon sa nature.
Je préférerais la vie du plus misérable Norvégien dans ses roches glacées, à celle que mènent d'innombrables petits bourgeois de certaines villes dans lesquelles, tout enveloppés de leurs habitudes, pâles de chagrins, et vivant de bêtises, ils se croient supérieurs à l'être insouciant et robuste qui végète dans la campagne, et qui rit tous les dimanches.
J'aime assez une ville petite, propre, bien située, bien bâtie, qui a pour promenade publique un parc bien planté et non d'insipides boulevards: où l'on voit un marché commode, et de belles fontaines: où l'on peut réunir, quoique en petit nombre, des gens non pas extraordinaires, célèbres, ni même savants; mais pensant bien, se voyant avec plaisir, et ne manquant pas d'esprit: une petite ville enfin où il y a aussi peu qu'il se puisse de misère, de boue, de division, de propos de commère, de dévotion bourgeoise, et de calomnie.
J'aime mieux encore une très grande ville qui réunisse tous les avantages et toutes les séductions de l'industrie humaine: où l'on trouve les manières les plus heureuses, et l'esprit le plus éclairé: où l'on puisse, dans son immense population, espérer un ami, et faire des connaissances telles qu'on les désire: où l'on puisse se perdre quand on veut dans la foule, être à la fois connu, respecté, libre et ignoré; prendre le train de vie que l'on aime, et en changer même sans faire parler de soi: où l'on puisse en tout choisir, s'arranger, s'habituer, sans avoir d'autres juges que les personnes dont on est vraiment connu. Paris est la ville qui réunit à un plus haut degré les avantages des villes; ainsi, quoique je l'aie vraisemblablement quittée pour toujours, je ne saurais être surpris que tant de gens de goût, et tant de gens à passions, en préfèrent le séjour à tout autre.
Quand on n'est point propre aux occupations de la campagne, on s'y trouve étranger; on sent qu'on n'a pas les facultés convenables à la vie que l'on a choisie, et qu'on ferait mieux un autre rôle que peut-être pourtant on aime, ou on approuve moins. Pour vivre dans une terre, il faut avoir les habitudes rurales; il n'est guère temps de les prendre lorsqu'on n'est plus dans la jeunesse. Il faut avoir les bras travailleurs, et s'amuser à planter, à greffer, à faner soi-même: il faudrait aussi aimer la chasse ou la pêche. Autrement on voit que l'on n'est pas là ce qu'on y devrait être, et l'on se dit: à Paris, je ne sentirais pas cette disconvenance; ma manière serait d'accord avec les choses, quoique ma manière et les choses ne puissent y être d'accord avec mes véritables goûts. Ainsi l'on ne retrouve plus sa place dans l'ordre du monde, quand on en est sorti trop longtemps. Des habitudes constantes dans la jeunesse dénaturent notre tempérament et nos affections: et s'il arrive ensuite que l'on soit tout à fait libre, l'on ne saurait plus choisir qu'à peu près ce qu'il faut, il n'y a plus rien qui convienne tout à fait.