A Paris on est bien pour quelque temps; mais il me semble qu'on n'y est pas bien pour la vie entière, et que la nature de l'homme n'est pas de rester toujours dans les pierres, entre les tuiles et la boue, à jamais séparé des grandes scènes de la nature! Les grâces de la société ne sont point sans prix; c'est une distraction qui entraîne nos fantaisies; mais elle ne remplit pas notre âme, elle ne dédommage pas de tout ce qu'on a perdu, elle ne saurait suffire à celui qui n'a qu'elle dans la ville, qui n'est pas dupe des promesses d'un vain bruit, et qui sait le malheur des plaisirs.
Sans doute, s'il est un sort satisfaisant, c'est celui du propriétaire qui, sans autres soins, et sans état comme sans passions, tranquille dans un domaine agréable, dirige avec sagesse ses terres, sa maison, sa famille et lui-même: et, ne cherchant point les succès et les amertumes du monde, veut seulement jouir chaque jour de ses plaisirs faibles et répétés, de cette joie douce, mais durable, que chaque jour peut reproduire.
Avec une femme, comme il en est; avec un ou deux enfants, et un ami comme vous savez; avec de la santé, un terrain suffisant dans un site heureux, et l'esprit d'ordre, on a toute la félicité que l'homme sage puisse maintenir dans son cœur. Je possède une partie de ces biens: mais celui qui a dix besoins, n'est pas heureux quand neuf sont remplis: l'homme est, et doit être ainsi fait. La plainte me conviendrait mal; et pourtant le bonheur reste loin de moi.
Je ne regrette point Paris; mais je me rappelle une conversation que j'eus un jour avec un officier de distinction qui venait de quitter le service, et de se fixer à Paris. J'étais chez M. T*** vers le soir: il y avait du monde, mais on descendit au jardin, et nous restâmes nous trois seulement; il fit apporter du porter: un peu après il sortit, et je me trouvai seul avec cet officier. Je n'ai pu oublier certaines parties de notre entretien. Je ne vous dirai point comment il vint à rouler sur ce sujet, et si le porter après dîner n'entra pas pour beaucoup dans cette sorte d'épanchement: quoi qu'il en soit, voici à peu de chose près ses propres termes. Vous verrez un homme qui compte n'être jamais las de s'amuser: et il pourrait ne se pas tromper en cela, parce qu'il prétend assujettir ses amusements mêmes à un ordre qui lui soit personnel, et les rendre ainsi les instruments d'une sorte de passion qui ne finisse qu'avec lui-même. Je trouvai remarquable ce qu'il me disait: le lendemain matin, voyant que je m'en rappelais assez bien, je me mis à l'écrire pour le garder parmi mes notes. Le voici: par paresse, je ne veux pas le transcrire, mais vous me le renverrez.
«...J'ai voulu avoir un état, je l'ai eu; et j'ai vu que cela ne menait à rien de bon, du moins pour moi. J'ai encore vu qu'il n'y avait qu'une chose extérieure qui pût valoir la peine qu'on s'en inquiétât: c'est l'or. Il en faut; et il est aussi bon d'en avoir assez, qu'il est nécessaire de n'en pas chercher immodérément. L'or est une force: il représente toutes les facultés de l'homme, puisqu'il lui ouvre toutes les voies, puisqu'il lui donne droit à toutes les jouissances; et je ne vois pas qu'il soit moins utile à l'homme de bien qu'au voluptueux, pour remplir ses vues. J'ai aussi été dupe de l'envie d'observer et de savoir, je l'ai poussée trop loin: j'ai appris avec beaucoup de peine des choses inutiles à la raison de l'homme, et que j'oublie dès à présent. Ce n'est pas qu'il n'y ait quelque volupté dans cet oubli, mais je l'ai payée trop cher. J'ai un peu voyagé, j'ai vécu en Italie, j'ai traversé la Russie, j'ai aperçu la Chine. Ces voyages-là m'ayant beaucoup ennuyé, quand je n'ai plus eu d'affaires j'ai voulu voyager pour mon plaisir. Les étrangers ne parlaient que de vos Alpes; j'y ai couru comme un autre.
—Vous avez été dédommagé de l'ennui des plaines russes.
—Je suis allé voir de quelle couleur est la neige dans l'été, si le granit des Alpes est dur, si l'eau descend vite en tombant de haut, et diverses autres choses semblables.
—Sérieusement, vous n'en avez pas été satisfait, vous n'en avez rapporté aucun souvenir agréable, aucune observation?...
—Je sais la forme des chaudières où l'on fait le fromage; et je suis en état de juger si les planches des Tableaux topographiques de la Suisse sont exactes, ou si les artistes se sont amusés, ce qui leur est arrivé souvent. Que m'importe que des rochers roulés par quelques hommes en aient écrasé un plus grand nombre qui se trouvait dessous. Si la neige et la bise règnent neuf mois dans les prés où une chose aussi étonnante arriva jadis, je ne les choisirai point pour y vivre maintenant. Je suis charmé qu'à Amsterdam, un peuple assez nombreux gagne du pain et de la bière en déchargeant des tonneaux de café; pour moi, je trouve du café ailleurs sans respirer le mauvais air de la Hollande, et sans me morfondre à Hambourg. Tout pays a du bon: l'on prétend que Paris a moins de mauvais qu'un autre endroit; je ne décide point cela, mais j'ai mes habitudes à Paris, et j'y reste. Quand on a du sens, et de quoi vivre, on peut s'arranger partout où il y a des êtres sociables. Notre cœur, notre tête et notre bourse font plus à notre bonheur que les lieux. J'ai trouvé le plus hideux libertinage dans les déserts du Wolga, j'ai vu les plus risibles prétentions dans les humbles vallées des Alpes. A Astracan, à Lausanne, à Naples, l'homme gémit comme à Paris: il rit à Paris comme à Lausanne ou à Naples. Partout les pauvres souffrent, et les autres se tourmentent. Il est vrai que la manière dont le peuple se divertit à Paris, n'est guère la manière dont j'aime à voir rire le peuple: mais convenez aussi que je ne saurais trouver ailleurs une société plus agréable, et une vie plus commode. Je suis revenu de ces fantaisies qui absorbent trop de temps et de moyens. Je n'ai plus qu'un goût dominant, ou si vous voulez, une manie; celle-là ne me quittera pas, car elle n'a rien de chimérique et ne se donne pas de grands embarras pour un vain but. J'aime à tirer le meilleur parti de mon temps, de mon argent, de tout mon être. La passion de l'ordre occupe mieux, et produit bien plus que les autres passions; elle ne sacrifie rien en pure perte. Le bonheur est moins coûteux que les plaisirs.
—Soit! mais de quel bonheur parlons-nous? Passer ses jours à faire sa partie, à dîner, et à parler d'une actrice nouvelle; cela peut être assez commode, comme vous le dites fort bien, mais cette vie ne fera point le bonheur de celui qui a de grands besoins.