Un Américain ami de Fonsalbe, vient de passer ici pour se rendre en Italie. Ils sont allés ensemble jusqu'à Saint-Branchier, au pied des montagnes. Je les accompagnai: je comptais m'arrêter à Saint-Maurice, mais j'ai continué jusqu'à la cascade de Pissevache, qui est entre cette ville et Martigni, et que j'avais vue autrefois seulement depuis la route.
Là, j'ai attendu le retour de la voiture. Il faisait un temps agréable, l'air était calme et très doux: j'ai pris, tout habillé, un bain de vapeurs froides. Le volume d'eau est considérable, et sa chute a près de trois cents pieds. Je m'en approchai autant qu'il me parut possible; et en un moment, je fus mouillé comme si j'eusse été plongé dans l'eau.
Je retrouvai pourtant quelque chose des anciennes impressions lorsque je fus assis dans la vapeur qui rejaillit vers les nues, au bruit si imposant de cette eau qui sort d'une glace muette et coule sans cesse d'une source immobile, qui se perd avec fracas sans jamais finir, qui se précipite pour creuser des abîmes, et qui semble tomber éternellement. Nos années et les siècles de l'homme descendent ainsi: nos jours s'échappent du silence, la nécessité les montre, ils glissent dans l'oubli. Le cours de leurs fantômes pressés s'écroule avec un bruit uniforme, et se dissipe en se répétant toujours. Il en reste une fumée qui monte, qui rétrograde, et dont les ombres déjà passées enveloppent cette chaîne inexplicable et inutile, monument perpétuel d'une force inconnue, expression bizarre et mystérieuse de l'énergie du monde.
Je vous avoue qu'Imenstròm, et mes souvenirs, et mes habitudes, et mes projets d'enfant, mes arbres, mon cabinet, que tout ce qui a pu distraire mes affections, fut bien petit, bien misérable à mes yeux. Cette eau glaciale, active, pénétrante, et comme remplie de mouvement, ce fracas solennel d'un torrent qui tombe, ce nuage qui s'élance perpétuellement dans les airs, cette situation du corps et de la pensée, dissipa l'oubli où des années d'efforts parvenaient peut-être à me plonger.
Séparé de tous les lieux par cette atmosphère d'eau et par ce bruit immense, je voyais tous les lieux devant moi, je ne me voyais plus dans aucun. Immobile, j'étais ému pourtant d'un mouvement extraordinaire. En sécurité au milieu des ruines menaçantes, j'étais comme englouti par les eaux et vivant dans l'abîme: j'avais quitté la terre, et je jugeais ma vie ridicule; elle me faisait pitié: un songe de la pensée remplaça ces jours puérils par des jours employés. Je vis plus distinctement que je ne les avais jamais vues, ces pages heureuses et éloignées du rouleau des temps. Les Moïse, les Lycurgue prouvèrent indirectement au monde leur possibilité: leur existence future m'a été prouvée dans les Alpes.......................
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Quand les hommes des temps où il n'était pas ridicule d'être un homme extraordinaire, se retiraient dans une solitude profonde et dans les antres des montagnes, ce n'était pas seulement pour méditer les institutions qu'ils préparaient, on peut aussi penser chez soi, et s'il faut du silence, on peut le trouver dans une ville: ce n'était pas seulement pour en imposer aux peuples, un simple miracle de la magie eût été plutôt fait et n'eût pas eu moins de pouvoir sur les imaginations. Mais l'âme la moins assujettie n'échappe pas entièrement à l'empire de l'habitude, à cette conclusion si persuasive pour la foule et spécieuse pour le génie lui-même, à cet argument de la routine qui tire de l'état le plus ordinaire de l'homme, un témoignage naturel et une preuve de sa destination. Il faut se séparer des choses humaines non pas pour voir comment elles pourraient être autrement, mais pour oser le croire. On n'a pas besoin de cet isolement pour imaginer les moyens qu'on veut employer, mais pour en espérer le succès. On va dans la retraite, on y vit; l'habitude des choses anciennes s'affaiblit, l'extraordinaire est jugé sans partialité, il n'est plus romanesque: on y croit, on revient, on réussit.
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