Je me rapprochai de la route avant le retour de Fonsalbe: j'étais très mouillé; il prétendit qu'on eût pu arriver jusqu'à l'endroit même de la chute sans cet inconvénient-là. C'est où je l'attendais; il réussit d'abord: mais la colonne d'eau qui s'élève était très mobile, quoiqu'il n'y eût aucun vent sensible dans la vallée. Nous allions nous retirer lorsque en une seconde il fut inondé; alors il se laissa entraîner, et je le menai à la place même où je m'étais assis: mais je craignais que les variations inopinées de la pression de l'air n'affectassent sa poitrine, bien moins forte que la mienne, nous nous retirâmes presque aussitôt. J'avais essayé en vain de m'en faire entendre autrement que par signes; mais lorsque nous fûmes éloignés de plusieurs toises, je lui demandai avant que son étonnement cessât, ce que devenaient dans une semblable situation les petites habitudes de l'homme, et même ses affections les plus puissantes et les passions qu'il croit indomptables.
Nous nous promenions, allant et revenant de la cascade à la route. Nous convînmes que l'homme le plus fortement organisé peut n'avoir aucune passion positive, malgré son aptitude à toutes; et qu'il y eut plusieurs fois de tels hommes, soit parmi les maîtres des peuples, soit parmi les mages, les gymnosophistes ou les sages, soit parmi les fidèles vrais et persuadés de certaines religions, comme l'islamisme ou le christianisme.
L'homme supérieur a toutes les facultés de l'homme; il peut éprouver toutes les affections humaines; il s'arrête aux plus grandes de celles que sa destinée lui donne. Celui qui fait céder de grandes pensées à des idées petites ou personnelles; celui qui ayant à faire ou à décider des choses importantes, est ému par de petites affections et des intérêts misérables, n'est pas un homme supérieur.
L'homme supérieur voit toujours au-delà de ce qu'il est et de ce qu'il fait; loin de rester derrière sa destinée, il devance toujours ce qu'elle peut lui permettre: et ce mouvement naturel de son âme, n'est point la passion du pouvoir et des grandeurs. Il est au-dessus des grandeurs et du pouvoir: il aime ce qui est utile, noble et juste; il aime ce qui est beau. Il reçoit la puissance parce qu'il en faut pour établir ce qui est utile et beau: mais il aimerait une vie simple, parce qu'une vie simple peut être pure et belle. Il fait quelquefois ce que les passions humaines peuvent faire; mais il y a dans lui une chose impossible, c'est qu'il le fasse par passion. Non seulement l'homme supérieur, le véritable homme d'Etat n'est point passionné pour les femmes, n'aime point le jeu, n'aime point le vin: mais je prétends qu'il n'est pas même ambitieux. Quand il fait comme ces êtres nés pour le regarder avec surprise, il ne le fait point par les mobiles qu'ils connaissent. Il n'est ni défiant, ni confiant; ni dissimulé, ni ouvert; ni reconnaissant, ni ingrat; il n'est rien de tout cela: son cœur attend, son intelligence conduit. Pendant qu'il est à sa place, il marche à sa fin qui est l'ordre en grand, et une amélioration du sort des hommes. Il voit, il veut, il fait. Il est juste et absolu. Celui dont on peut dire, il a tel faible ou tel penchant, est un homme comme les autres. Mais l'homme né pour gouverner, gouverne: il est le maître, et n'est rien autre chose.
LETTRE LXXXV
Im., 12 octobre, IX.
Je le craignais aussi, il était naturel de penser que cette sorte de mollesse où mon ennui m'a jeté, deviendrait bientôt une habitude presque insurmontable: mais quand j'y ai songé davantage, j'ai cru voir que je n'avais rien à en craindre, que le mal était déjà dans moi, et qu'il me serait toujours trop naturel d'être ainsi dans des circonstances semblables aux circonstances présentes. J'ai cru voir de même que dans une autre situation j'aurais toujours un autre caractère. La manière dont je végète dans l'ordre de choses où je me trouve n'aura aucune influence sur celle que je prendrais si les temps venaient à me prescrire autant d'activité que maintenant ils en demandent peu de moi. Que me servirait de vouloir rester debout à l'heure du repos, ou vivant dans ma tombe? Un homme laborieux et qui ne veut point perdre le jour, doit-il pour cela se refuser au sommeil de la nuit? Ma nuit est trop longue à la vérité: mais est-ce ma faute si les jours sont courts, si les nuits sont ténébreuses dans la saison où je suis né? Je veux, comme un autre, me montrer au-dehors quand l'été viendra; en attendant je dors auprès du feu pendant les frimas. Je crois que Fonsalbe devient dormeur comme moi. C'est une bizarrerie bien digne de la misère de l'homme, que notre manière triste et tranquille dans la plus belle retraite d'un si beau pays, et dans l'aisance au milieu de quelques infortunés plus contents que nous ne le serons jamais.
Il faut que je vous apprenne quelque chose de nos manies, vous trouverez qu'habituellement notre langueur n'a rien d'amer. Il est inutile de vous dire que je n'ai point une nombreuse livrée: à la campagne et dans notre manière de vivre, les domestiques ont leurs occupations; les cordons pourraient aller dix fois avant que personne vînt. J'ai cherché la commodité et non l'appareil: j'ai d'ailleurs évité les dépenses sans but; et j'aime autant me fatiguer moi-même à verser de l'eau d'une carafe dans un verre, que de sonner pour qu'un laquais vigoureux accoure le faire depuis l'extrémité de la maison. Comme Fonsalbe et moi nous ne faisons guère un mouvement l'un sans l'autre, un cordon communique de sa chambre à coucher à la mienne, et à mon cabinet. La manière de le tirer varie: nous nous avertissons ainsi, non pas selon le besoin, mais selon nos fantaisies; en sorte que le cordon va très souvent.
Plus ces fantaisies sont burlesques, plus elles nous amusent. Ce sont les jouets de notre oisiveté: nous sommes princes en ceci; et, sans avoir d'Etats à gouverner, nous suivons des caprices un peu bouffons. Nous croyons, comme eux, que c'est toujours quelque chose que d'avoir ri; avec cette différence néanmoins que notre rire ne mortifiera personne. Quelquefois une puérilité nous arrête pendant que nous comptons les mondes avec Lambert: quelquefois, encore remplis de l'enthousiasme de Pindare, nous nous amusons de la démarche imposante d'un poulet d'Inde, ou des manières athlétiques de deux matous épris d'amour qui se disputent leur héroïne.
Depuis quelque temps nous nous sommes avisés de convenir que celui qui serait une demi-heure sans pouvoir se rendormir, éveillerait l'autre afin qu'il eût aussi son heure de patience; et que celui qui ferait un songe bien comique, ou de nature à produire une émotion forte, en avertirait aussitôt, afin que le lendemain en prenant le thé on l'expliquât selon l'antique science secrète.