Vous ne savez trop ce que je veux vous dire avec ce préambule; mais, occupé de Fonsalbe, plein de l'idée de ses ennuis, de ce qui lui est arrivé, de ce qui devait lui arriver, de ce que je sais, de ce qu'il m'a appris, je vois un abîme d'injustices, de dégoûts, de regrets; et, ce qui est plus déplorable, dans cette suite de misères je ne vois rien d'étonnant, et rien qui lui soit particulier. Si tous les secrets étaient connus, si l'on voyait dans l'endroit caché des cœurs l'amertume qui les ronge, tous ces hommes contents, ces maisons agréables, ces cercles légers ne seraient plus qu'une multitude d'infortunés rongeant le frein qui les comprime, et dévorant la lie épaisse de ce calice de douleurs dont ils ne verront point le fond. Ils voilent toutes leurs peines; ils élèvent leurs fausses joies, ils s'agitent pour les faire briller à ces yeux jaloux toujours ouverts sur autrui. Ils se placent dans le point de vue favorable, afin que cette larme qui reste dans leur œil, lui donne un éclat apparent, et soit enviée de loin comme l'expression du plaisir. La vanité sociale est de paraître heureux. Tout homme se prétend seul à plaindre dans tout, et s'arrange de manière à être félicité de tout. S'il parle au confident de ses peines, son œil, sa bouche, son attitude, tout est douleur; malgré la force de son caractère, de profonds soupirs accusent sa destinée lamentable, et sa démarche est celle d'un homme qui n'a plus qu'à mourir. Des étrangers entrent; sa tête s'affermit, son sourcil s'élève, son œil se fixe, il fait entendre que les revers ne sauraient l'atteindre, qu'il se joue du sort, qu'il peut payer tous les plaisirs; il n'est pas jusqu'à sa cravate qui ne se trouve aussitôt disposée d'une manière plus heureuse; et il marche comme un homme que le bonheur agite, et qui cède aux grands desseins de sa destinée.
Cette vaine montre, cette manie des beaux dehors n'est ignorée que des sots; et pourtant presque tous les hommes en sont dupes. La fête où vous n'êtes pas vous paraît un plaisir, au moment même où celle qui vous occupe n'est qu'un fardeau de plus. Il jouit de cent choses! dites-vous.—Ne jouissez-vous pas de ces mêmes choses, et de beaucoup d'autres peut-être?—Je parais en jouir, mais...—Homme trompé! ces mais ne sont-ils pas aussi pour lui? Tous ces heureux se montrent avec leur visage des fêtes, comme le peuple sort avec l'habit des dimanches. La misère reste dans les greniers et dans les cabinets. La joie ou la patience sont sur ces lèvres qu'on observe; le découragement, les douleurs, la rage des passions et de l'ennui sont au fond des cœurs ulcérés. Dans cette grande population, tout l'extérieur est préparé, il est brillant ou supportable; l'intérieur est affreux. C'est à ces conditions que nous avons obtenu d'espérer. Si nous ne pensions pas que les autres sont mieux; et qu'ainsi nous pourrons être mieux nous-mêmes, qui de nous traînerait jusqu'au bout ses jours imbéciles?
Plein d'un projet beau, raisonné, mais un peu romanesque, Fonsalbe partit pour l'Amérique espagnole. Il fut retenu à la Martinique par un incident assez bizarre qui paraissait devoir être de peu de durée, et qui eut pourtant de longues suites. Forcé d'abandonner enfin ses desseins, il allait repasser la mer, et n'en attendait que l'occasion. Un parent éloigné chez qui il avait demeuré pendant tout son séjour aux Antilles, tombe malade, et meurt au bout de peu de jours. Il lui fait entendre en mourant, que sa consolation serait de lui laisser sa fille, dont il croyait faire le bonheur en la lui donnant. F*** qui n'avait nullement pensé à elle, lui objecte qu'ayant vécu plus de six mois dans la même maison sans avoir formé avec elle aucune liaison particulière, il lui était sans doute, et lui resterait indifférent. Le père insiste, il lui apprend que sa fille était portée à l'aimer, et qu'elle le lui avait dit en refusant de contracter un autre mariage. F*** n'objecte plus rien, il hésite; il met à la place de ses projets renversés, celui de remplir doucement et honnêtement le rôle d'une vie obscure, de rendre une femme heureuse, et d'avoir de bonne heure des enfants, afin de les former: il songe que les défauts de celle qu'on lui propose sont ceux de l'éducation, et que ses qualités sont naturelles; il se décide; il promet. Le père meurt: quelques mois se passent: son fils et sa fille se préparaient à diviser le bien qu'il leur avait laissé. On était en guerre; des vaisseaux ennemis croisent devant l'île; on s'attend à un débarquement. Sous ce prétexte, le futur beau-frère de F*** dispose tout, comme pour se retirer subitement lorsqu'il le faudrait, et se mettre en sûreté; mais pendant la nuit, il se rend à la flotte avec tous les nègres de l'habitation, emportant ce qui pouvait être emporté. On a su depuis qu'il s'était établi dans une île anglaise, où son sort ne fut pas heureux.
Sa sœur ainsi dépouillée, parut craindre que F*** ne l'abandonnât malgré sa promesse. Alors il précipita son mariage pour lequel il eût attendu le consentement de sa famille: mais ce soupçon, auquel il ne daigna faire aucune autre réponse, n'était pas propre à augmenter son estime pour une femme qu'il prit ainsi sans en avoir ni bonne ni mauvaise opinion, et sans autre attachement que celui d'une amitié ordinaire.
Une union sans amour peut fort bien être heureuse. Mais les caractères se convenaient peu; ils se convenaient pourtant en quelque chose; et c'est dans un semblable cas que l'amour serait bon, je pense, pour les rapprocher tout à fait. La raison était peut-être une ressource suffisante; mais la raison n'agit pleinement qu'au sein de l'ordre: la fortune s'opposa à une vie suivie et réglée..............
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On ne vit qu'une fois: on tient à son système quand il est en même temps celui de la raison, et celui du cœur: on croit devoir hasarder le bien qu'on ne pourra jamais faire si on attend des certitudes. Je ne sais si vous verrez de même: mais je sens que F*** a bien fait; il en a été puni, il devait l'être; a-t-il donc mal fait pour cela? Si on ne vit qu'une fois... Devoir réel, seule consolation d'une vie fugitive! sainte morale! sagesse du cœur de l'homme! il n'a point manqué à vos lois. Il a laissé certaines idées d'un jour, il a oublié nos petites règles: l'habitué du coin, le législateur du quartier le condamneraient; mais ces hommes de l'antiquité que trente siècles vénérèrent, ces hommes justes et grands, ils auraient fait, ils ont fait comme lui...........
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Plus je connais Fonsalbe, plus je vois que nous resterons ensemble. Nous l'avons décidé ainsi; la nature des choses l'avait décidé avant nous: je suis heureux qu'il n'ait pas d'état. Il tiendra ici votre place, autant qu'un ami nouveau peut remplacer un ami de vingt années, autant que je pourrai trouver dans mon sort une ombre de nos anciens songes.