L'intimité entre F*** et moi devance le progrès du temps, et elle a déjà le caractère vénérable de l'ancienneté. Sa confiance n'a point de bornes; et comme c'est un homme très discret et naturellement réservé, vous jugez si j'en sens le prix. Je lui dois beaucoup: ma vie est un peu moins inutile, et elle deviendra tranquille malgré ce poids intérieur qu'il peut me faire oublier quelquefois, mais qu'il ne saurait lever. Il a rendu à mes déserts quelque chose de leur beauté heureuse, et du romantisme de leurs sites alpestres: un infortuné, un ami y trouve des heures assez douces qu'il n'avait pas connues. Nous nous promenons, nous jasons, nous allons au hasard; nous sommes bien quand nous sommes ensemble. Je vois tous les jours davantage quels cœurs une destinée contraire peut cacher parmi les hommes qui ne les connaissent pas, et dans un ordre de choses où ils se chercheraient vainement eux-mêmes.

Fonsalbe a vécu tristement dans de perpétuelles inquiétudes, et sans jouir de rien: il a deux ou trois ans de plus que moi; il sent que la vie s'écoule. Je lui disais: le passé est plus étranger pour nous que l'existence d'un inconnu, il n'en reste rien de réel: les souvenirs qu'il laisse sont trop vains pour être comptés comme des biens ou des maux par un homme sage. Quel fondement peuvent avoir les plaintes ou les regrets de ce qui n'est plus? Si vous eussiez été le plus heureux des hommes, le jour présent serait-il meilleur? Si vous eussiez souffert des maux affreux... Il me laissait dire, mais je m'arrêtai moi-même. Je sentis que s'il eût passé dix années dans un caveau humide, sa santé en fût restée altérée; que les peines morales peuvent aussi laisser des impressions ineffaçables; et que quand un homme sensé se plaint des malheurs qu'il paraît ne plus éprouver, c'est leurs suites et leurs conséquences diverses qu'il déplore.

Quand on a volontairement laissé échapper l'occasion de bien faire, on ne la retrouve ordinairement pas: et c'est ainsi qu'est punie la négligence de ceux dont la nature était de faire le bien, mais que retiennent les considérations du moment, ou les intérêts de leurs passions. Quelques-uns de nous joignent à cette disposition naturelle la volonté raisonnée de la suivre, et l'habitude de faire taire toute passion contraire; leur unique intention, leur premier désir est de jouer bien en tout le rôle d'homme, et d'exécuter ce qu'ils jugent être bon: verront-ils sans regret s'éloigner d'eux toute possibilité de faire bien ces choses qu'on ne peut faire qu'une fois; ces choses qui n'appartiennent qu'à la vie privée, mais qui sont importantes parce que très peu d'hommes songent réellement à les bien faire.

Ce n'est pas une partie de la vie aussi peu étendue, aussi secondaire qu'on le pense, de faire pour sa femme non pas seulement ce que le devoir prescrit, mais ce qu'une raison éclairée conseille, et même tout ce qu'elle permet. Bien des hommes remplissent avec honneur de grandes fonctions publiques, qui n'eussent pas su agir dans leur intérieur, comme F*** eût fait s'il eût eu une femme d'un esprit juste et d'un caractère sûr, une femme qui fût ce qu'il fallait pour qu'il suivît sa pensée.

Les plaisirs de la confiance et de l'intimité sont grands entre des amis: mais, animés et multipliés par tous ces détails qu'occasionne le sentiment de la différence des sexes, ces plaisirs délicats n'ont plus de bornes. Est-il une habitude domestique plus délicieuse que d'être bon et juste aux yeux d'une femme aimée; de faire tout pour elle, et de n'en rien exiger; d'en attendre tout ce qui est naturel et honnête, et de n'en rien prétendre d'exclusif; de la rendre estimable, et de la laisser à elle-même; de la soutenir, de la conseiller, de la protéger, sans la gouverner, sans l'assujettir; d'en faire une amie qui ne cache rien et qui n'ait rien à cacher, sans lui interdire des choses, indifférentes alors, mais que d'autres tairaient et devraient s'interdire; de la rendre la plus parfaite mais la plus libre qu'il se puisse, d'avoir sur elle tous les droits afin de lui rendre toute la liberté qu'une âme droite puisse accepter; et de faire ainsi, du moins dans l'obscurité de notre vie, la félicité d'un être humain digne de recevoir le bonheur sans le corrompre, et la liberté de l'esprit sans en être corrompu?

LETTRE LXXXVIII

Im., 30 novembre, IX.

Il fait aujourd'hui le temps que j'aimerais pour écrire des riens pendant cinq ou six heures, pour jaser de choses insignifiantes, pour lire de bonnes parodies, pour passer le temps. Depuis plusieurs jours je suis autant que jamais dans cette disposition; et vous auriez la lettre la plus longue qu'on ait encore reçue à Bordeaux, si je ne devais pas mesurer avec Fonsalbe la pente d'un filet d'eau qu'il veut amener dans la partie la plus haute de mes prés, et qu'aucune sécheresse ne pourra tarir, puisqu'il sort d'un petit glacier. Cependant on peut bien prendre le temps de vous dire que le ciel est précisément tel que je l'attendais.

Ils n'ont pas besoin d'attendre, ceux qui vivent comme il convient, qui ne prennent de la nature que ce qu'ils en ont arrangé à leur manière, et qui sont les hommes de l'homme. Les saisons, le moment du jour, l'état du ciel, tout cela leur est étranger. Leurs habitudes sont comme la règle des moines: c'est une autre loi qui ne considère qu'elle-même; elle ne voit point dans la loi naturelle un ordre supérieur, mais seulement une suite d'incidents à peu près périodiques, une série de moyens ou d'obstacles qu'il faut employer ou vaincre selon la fantaisie des circonstances. Sans décider si c'est un mal ou non, j'avoue qu'il en doit être ainsi. Les opérations publiques, et presque tous les genres d'affaires, ont leur moment réglé longtemps d'avance: elles exigent, à époque fixe, le concours de beaucoup d'hommes; on ne pourrait les faire, on ne saurait comment s'entendre si elles suivaient d'autres convenances que celles qui leur sont propres. Cette nécessité entraîne le reste: et l'homme des villes, qui ne dépend plus des événements naturels, qui même les voit ou le gêner souvent ou le servir par hasard, se décide, et doit se décider à arranger ses habitudes selon son état, selon les habitudes de ceux qu'il voit, selon l'habitude publique, selon l'opinion de la classe dont il est, ou que ses prétentions envisagent.

Une grande ville a toujours à peu près le même aspect, les occupations et les délassements y sont toujours à peu près les mêmes, on prend donc volontiers une manière d'être uniforme. Il serait effectivement fort incommode de se lever dès le matin dans les longs jours, de se coucher plus tôt en décembre. Il est agréable et salubre de voir l'aurore; mais que ferait-on après l'avoir vue entre les toits, après avoir entendu deux serins pendus à une lucarne saluer le soleil levant? Un beau ciel, une douce température, une nuit éclairée par la lune ne changent rien à votre manière: vous finissez par dire, à quoi cela sert-il? et même en trouvant mauvais l'ordre de choses qui le fait dire, il faudrait convenir que celui qui le dit n'a pas tout à fait tort: et qu'on serait au moins original si on allait faire lever exprès son portier et courir de grand matin pour entendre les moineaux chanter sur le boulevard; si on allait s'asseoir, à la fenêtre d'un salon, derrière les rideaux, pour se séparer des lumières et du bruit, pour donner un moment à la nature, pour voir avec recueillement l'astre des nuits briller dans le ruisseau.