Mais dans mon ravin des Alpes, les jours de dix-huit heures ressemblent peu aux jours de neuf heures. J'ai conservé quelques habitudes de la ville parce que je les trouve assez douces, et même convenables pour moi qui ne saurais prendre toutes celles du lieu: cependant avec quatre pieds de neige et douze degrés de glace, je ne puis vivre précisément de la même manière que quand la sécheresse allume les pins dans les bois, et que l'on fait des fromages cinq mille pieds au-dessus de moi.

Il me faut un certain mauvais temps pour agir au-dehors, un autre pour me promener, un autre pour faire des courses, un autre pour rester auprès du feu quoiqu'il ne fasse point froid, et un autre encore pour me placer à la cheminée de la cuisine pendant que l'on fait ces choses du ménage qui ne sont pas de tous les jours, et que je réserve autant qu'il se peut pour ces moments-là. Vous voyez qu'afin de vous dire mon plan, je mêle ce qui est déjà pratiqué à ce qui le sera seulement: je suppose que j'ai déjà suivi mon genre de vie tel que je commence à le suivre en effet, et tel que je le dispose pour les autres saisons et pour les choses encore à faire.

Je n'osais parler des beaux jours: il faut pourtant le confesser enfin, je ne les aime pas; je veux dire que je ne les aime plus. Le beau temps embellit la campagne, il semble y augmenter l'existence; on l'éprouve généralement ainsi. Mais moi, je suis plus mécontent quand il fait très beau. J'ai vainement lutté contre ce mal-être intérieur, je n'ai pas été le plus fort; alors j'ai pris un autre parti beaucoup plus commode, j'ai éludé le mal que je ne pouvais détruire. Fonsalbe veut bien condescendre à ma faiblesse: les excès modérés de la table seront pour ces jours sans nuages, si beaux à tous les yeux, et si accablants aux miens. Ils seront les jours de la mollesse: nous les commencerons tard, et nous les passerons aux lumières. S'il se rencontre des choses plaisantes à lire, des choses d'un certain comique, on les met de côté pour ces matinées-là. Après le dîner on s'enferme, avec du vin ou du punch. Dans la liberté de l'intimité, dans la sécurité de l'homme qui n'a jamais à craindre son propre cœur, trouvant quelquefois insuffisant et tout le reste et l'amitié elle-même, avides d'essayer un peu cette folie que nous avons perdue sans être sages, nous cherchons le sentiment actif et passionné de la chose présente, à la place de ce sentiment exact et mesuré de toutes choses, de ce concept silencieux qui refroidit l'homme et surcharge sa faiblesse.

Minuit arrive ainsi: et l'on est délivré... oui, l'on est délivré du temps; du temps précieux et irréparable, qu'il est souvent impossible de ne pas perdre et plus souvent impossible d'aimer.

Quand on a la tête inquiétée et dérangée par l'imagination, l'observation, l'étude, par les dégoûts et les passions, par les habitudes, par la raison, croyez-vous que ce soit une chose si facile que d'avoir assez de temps, et surtout de n'en avoir jamais trop? Nous sommes, il est vrai, des solitaires, des campagnards, mais nous avons nos manies: nous sommes au milieu de la nature, mais nous l'observons. D'ailleurs, je crois que même dans l'état sauvage, beaucoup d'hommes ont trop d'esprit pour ne pas s'ennuyer.

Nous avons perdu les passe-temps d'une société choisie; nous prétendons nous en consoler en songeant aux ennuis, aux contraintes futiles et inévitables de la société en général. Cependant n'aurait-on pu parvenir à ne voir que des connaissances intimes? Que mettrons-nous à la place de cette manière que les femmes seules peuvent avoir, qu'elles ont dans les capitales de la France, de cette manière qu'elles rendent si heureuse, et qui les rend aussi nécessaires à l'homme de goût qu'à l'homme passionné? C'est par là que notre solitude est profonde, et que nous y sommes dans le vide des déserts.

A d'autres égards, je croirais que notre manière de vivre est à peu près celle qui emploie mieux le temps. Nous avons quitté le mouvement de la ville; le silence qui nous environne semble d'abord donner à la durée des heures une constance, une immobilité qui attriste l'homme habitué à précipiter sa vie. Insensiblement et en changeant de régime, on s'y fait un peu. En redevenant calme, on trouve que les jours ne sont pas beaucoup plus longs ici qu'ailleurs. Si je n'avais cent raisons, les unes assez solides, les autres un peu misérables, de ne point vivre en montagnard, j'aurais un mouvement égal, une nourriture égale, une manière égale: sans agitation, sans espoir, sans désir, sans attente; n'imaginant pas, ne pensant guère, ne voulant rien de plus, et ne songeant à rien de nouveau, je passerais d'une saison à une autre, et du temps présent à la vieillesse, comme on passe des longs jours aux jours d'hiver sans apercevoir leur affaiblissement uniforme: quand la nuit viendrait, j'en conclurais seulement qu'il faut des lumières; et quand les neiges commenceraient, je dirais qu'il faut allumer les poêles. De temps à autre j'apprendrais de vos nouvelles, et je quitterais un moment ma pipe pour vous répondre que je me porte bien. Je deviendrais content: je parviendrais à trouver l'anéantissement des jours assez rapide dans la froide tranquillité des Alpes: je me livrerais à cette suite d'incuriosité, d'oubli et de lenteur, où repose l'homme des montagnes dans l'abandon de leurs grandes solitudes.

LETTRE LXXXIX

Im., 6 décembre, IX.

J'ai voulu vous annoncer dès le jour même ce moment, jadis si désiré, qui pourrait faire époque dans ma vie, si j'étais entièrement revenu de mes songes, ou peut-être si je n'avais rien perdu de leur première erreur. Je suis tout à fait chez moi: les travaux sont finis. C'est enfin l'instant de prendre un train de vie qui emploie certaines heures, et qui fasse oublier les autres: je puis faire ce que je veux, mais le malheur est que je ne vois pas bien ce que je dois faire.