LETTRE XCI

Sans date connue[95].

Je ne vous ai jamais conté l'embarras où je me suis vu, un jour que je voulais franchir les Alpes d'Italie.

Je viens de me rappeler fortement cette circonstance, en lisant quelque part: «Nous n'avons peut-être reçu la vie présente que pour rencontrer, malgré nos faiblesses, des occasions d'accomplir avec énergie ce que le moment veut de nous.» Ainsi, employer toutes ses forces à propos, et sans passion comme sans crainte, ce serait être pleinement homme. On a rarement ce bonheur. Quant à moi, je ne l'ai éprouvé qu'à demi dans ces montagnes, puisqu'il ne s'agissait que de mon propre salut.

Je ne pourrai vous rendre compte de l'événement qu'avec des détails tout personnels: il ne se compose pas d'autre chose.

J'allais à la cité d'Aoste et j'étais déjà dans le Valais, lorsque j'entendis un étranger dire, dans l'auberge, qu'il ne se hasarderait point à passer sans guide le Saint-Bernard. Je résolus aussitôt de le passer seul: je prétendis que d'après la disposition des gorges, ou la direction des eaux, j'arriverais à l'hospice en devançant les muletiers, et en ne prenant d'eux aucun renseignement.

Je sortis de Martigny à pied par un temps très beau. Impatient de voir du moins dans l'éloignement quelque site curieux, je marchais d'autant plus vite qu'au-dessus de Saint-Branchier je n'apercevais rien de semblable. Arrivé à Liddes, je me figurai que je ne trouverais plus avant l'hospice aucune espèce d'hôtellerie. Celle de Liddes avait épuisé sa provision de pain, et n'était pourvue d'aucun légume. Il y restait uniquement un morceau de mouton, auquel je ne touchai pas. Je pris peu de vin; mais, à cette heure inusitée, il n'en fallut pas plus pour me donner un tel besoin d'ombre et de repos, que je m'endormis derrière quelques arbustes.

J'étais sans montre, et au moment de mon réveil je ne soupçonnai pas que j'eusse demeuré là plusieurs heures. Quand je me remis en chemin, ce fut avec la seule idée d'arriver au but: je n'avais plus d'autre espérance. La nature n'encourage pas toujours les illusions que pourtant elle nous destina. Aucune diversion ne s'offrait, ni la beauté des vallées, ni la singularité des costumes, ni même l'effet de l'air accoutumé des montagnes. Le ciel avait entièrement changé d'aspect. De sombres nuages enveloppaient les cimes dont je m'approchais; toutefois cela ne put me désabuser à l'égard de l'heure; puisque à cette élévation ils s'amassent souvent avec promptitude.

Peu de minutes après, la neige tombait en abondance. Je passai au village de Saint-Pierre, sans questionner personne. J'étais décidé à poursuivre mon entreprise, malgré le froid, et bien qu'au-delà il n'existât plus de chemin tracé. De toute manière, il n'était plus question de se diriger avec quelque certitude. Je n'apercevais les rochers qu'à l'instant d'y toucher, mais je n'en cherchais d'autre cause que l'épaisseur du nuage et de la neige. Quand l'obscurité fut assez grande pour que la nuit seule pût l'expliquer, je compris enfin ma situation.

La glace vive au pied de laquelle j'arrivai, ainsi que le manque de toute issue praticable pour des mulets, me prouvèrent que j'étais hors de la voie. Je m'arrêtai, comme pour délibérer à loisir; mais un total engourdissement des bras m'en dissuada aussitôt. S'il devenait impraticable d'attendre le jour dans le lieu où j'étais parvenu, il semblait également impossible de trouver le monastère, dont me séparaient peut-être des abîmes. Un seul parti se présenta, de consulter le bruit de l'eau, afin de me rapprocher du courant principal qui, de chute en chute, devait passer auprès des dernières habitations que j'eusse vues en montant. A la vérité j'étais dans les ténèbres, et au milieu de roches dont j'aurais eu peine à sortir en plein jour. L'évidence du danger me soutint. Il fallait ou périr, ou se rendre sans trop de retard au village qui devait être distant de près de trois lieues.