J'eus assez promptement un succès; j'arrivai au torrent qu'il importait de ne plus quitter. Si je m'étais engagé de nouveau dans les roches, peut-être n'aurais-je pas su en redescendre. Nivelé à demi par l'effet de siècles, le lit de la Drance devait présenter une aspérité moins redoutable en quelques endroits que les continuelles anfractuosités des masses voisines. Alors s'établit la lutte contre les obstacles; alors commença la jouissance toute particulière que suscitait la grandeur du péril. J'entrai dans le courant bruyant et inégal, avec la résolution de le suivre jusqu'à ce que cette tentative hasardeuse se terminât ou par quelque accident tout à fait grave, ou par la vue d'une lumière au village. Je me livrai ainsi au cours de cette onde glaciale. Quand elle tombait de haut, je tombais avec elle. Une fois la chute fut si forte que je croyais le terme arrivé, mais un bassin assez profond me reçut. Je ne sais comment j'en sortis: il me semble que les dents, à défaut des mains, saisirent quelque avance de roche. Quant aux yeux, ils n'étaient guère utiles, et je les laissais, je crois, se fermer lorsque j'attendais un choc trop violent. J'avançais avec une ardeur que nulle lassitude ne paraissait devoir suspendre, heureux apparemment de suivre une impulsion fixe, de continuer un effort sans incertitude. Commençant à me faire à ces mouvements brusques, à cette sorte d'audace, j'oubliais le village de Saint-Pierre, seul asile auquel je pusse atteindre, lorsqu'une clarté me l'indiqua. Je la vis avec une indifférence qui, sans doute, tenait plus de l'irréflexion que du vrai courage, et néanmoins je me rendis, comme je pus, à cette demeure dont les habitants étaient auprès du feu. Un coin manquait au volet de la petite fenêtre de leur cuisine: je dus la vie à cet incident.
C'était une auberge comme on en rencontre dans les montagnes. Naturellement il y manquait beaucoup de choses, mais j'y trouvai des soins dont j'avais besoin. Placé à l'angle intérieur d'une vaste cheminée, principale pièce de la maison, je passai une heure, ou davantage, dans l'oubli de cet état d'exaltation dont j'avais entretenu le singulier bonheur. Nul et triste depuis ma délivrance, je fis ce qu'on voulut: on me donna du vin chaud, ne sachant pas que j'avais surtout besoin d'une nourriture plus solide.
Un de mes hôtes m'avait vu gravir la montagne vers la fin du jour pendant ces bourrasques de neige que redoutent les montagnards mêmes, et il avait dit ensuite dans le village: «Il a passé ce soir un étranger qui allait là-haut; de ce temps-ci, c'est autant de mort.» Lorsque plus tard ces braves gens reconnurent qu'effectivement j'eusse été perdu sans le mauvais état de leur volet, un d'eux s'écria en patois: «Mon Dieu, ce que c'est que de nous!»
Le lendemain on m'apporta mes vêtements bien sèches et à peu près réparés; mais je ne pus me défaire d'un frisson assez fort, et d'ailleurs plusieurs pieds de neige sur le sol s'opposaient à ce que je me remisse volontiers en route. Je passai la moitié de la journée chez le curé de cette faible bourgade, et je dînai avec lui: je n'avais pas mangé depuis quarante et quelques heures. Le jour suivant, la neige ayant disparu sous le soleil du matin, je franchis sans guide les cinq lieues difficiles, et les symptômes de fièvre me quittèrent pendant ma marche. A l'hospice, où je fus bien accueilli, j'eus néanmoins le malheur de ne pas tout approuver. Je trouvais déplacée une variété de mets qu'en des lieux semblables je ne qualifiais pas d'hospitalité attentive, mais de recherche; et il me sembla aussi que dans la chapelle, cette église de la montagne, une simplicité plus solennelle eût mieux convenu que la prétention des enjolivements. Je restai le soir au petit village de Saint-Remi, en Italie. Le torrent de la Doire se brise contre un angle des murs de l'auberge. Ma fenêtre resta ouverte, et, toute la nuit, ce fracas m'éveilla ou m'assoupit alternativement, à ma grande satisfaction.
Plus bas, dans la vallée, je rencontrai des gens chargés de ces goîtres énormes qui m'avaient beaucoup frappé de l'autre côté du Saint-Bernard, à l'époque de mes premières incursions dans le Valais. A un quart de lieue de Saint-Maurice, il est un village tellement garanti des vents froids par sa situation très remarquable, que des lauriers ou des grenadiers pourraient y subsister sans autre abri en toute saison; mais assurément les habitants n'y songent guère. Trop bien préservés des frimas, et dès lors affligés de crétinisme, ils végètent indifférents au pied de leurs immenses rochers, ne sachant pas même ce que c'est que ce mouvement des étrangers qui passent à si peu de distance de l'autre côté du fleuve. Je résolus d'aller voir de plus près, en redescendant vers la Suisse, ces hommes endormis dans une lourde ignorance, pauvres sans le savoir, et infirmes sans précisément souffrir: je crois ces infortunés plus heureux que nous.
Sans l'exactitude scrupuleuse de mon récit, il serait si peu susceptible d'intérêt, que votre amitié même ne lui en trouverait pas. Pour moi, je ne me rappelle que trop une fatigue que je ne ressentais pas alors, mais qui m'a privé sans retour de la fermeté des pieds. J'oublierai moins encore que, jusqu'à présent, les deux heures de ma vie où je fus le plus animé, le moins mécontent de moi-même, le moins éloigné de l'enivrement du bonheur, ont été celles où, pénétré de froid, consumé d'efforts, consumé de besoin, poussé quelquefois de précipices en précipices avant de les apercevoir et n'en sortant vivant qu'avec surprise, je me disais toujours, et je disais simplement dans ma fierté sans témoins: Pour cette minute encore, je veux ce que je dois, je fais ce que je veux.
NOTES DE L'EDITION DE 1833
Note A ([Observations])
Oberman a besoin d'être un peu deviné. Il est loin, par exemple, de prendre un parti définitif sur plusieurs questions qu'il aborde; mais peut-être conclut-il davantage dans la suite de ses lettres. Jusqu'à présent cette seconde partie manque presque entière.
Note B ([Lettre II], p. 30[96], ligne 22)