Je crois qu'il importe de ne dire que des choses justes et incontestables, lorsqu'il s'agit des principes qui servent de base aux lois positives ou à la morale. Il y a du danger à appuyer les meilleures choses par des raisons seulement spécieuses. Lorsqu'un jour leur illusion se trouve évanouie, la vérité même qu'elles paraissaient soutenir en est ébranlée. Les choses vraies ont leur raison réelle, il n'en faut pas chercher d'arbitraires. Si la législation morale et politique de l'antiquité n'avait été fondée que sur des principes évidents, sa puissance moins persuasive, il est vrai, dans les premiers temps, et moins propre à faire des enthousiastes, fût restée inébranlable. Si l'on essayait maintenant de construire cet édifice que l'on n'a pas encore élevé, je conviens que peut-être il ne serait utile que quand les années l'auraient cimenté, mais cette considération ne détruit point sa beauté, et ne dispense pas de l'entreprendre.

On ne fait que douter, supposer, chercher, rêver; il pense et ne raisonne guère; il examine et ne décide pas, n'établit pas. Ce qu'il dit n'est rien, si l'on veut, mais peut mener à quelque chose. Si dans sa manière indépendante et sans système, il suit pourtant quelque principe, c'est surtout celui de ne dire que des vérités en faveur de la vérité même, et de ne rien admettre que tous les temps ne pussent avouer; de ne pas confondre la bonté de l'intention avec la justesse des preuves, et de ne pas croire qu'il soit indifférent par quelle voie l'on persuade les meilleures choses. L'histoire de tant de sectes religieuses et politiques a prouvé que les moyens expéditifs ne produisent que l'ouvrage d'un jour. Cette manière de voir m'a parue d'une grande importance, et c'est principalement à cause d'elle que je publie ces lettres si vides sous d'autres rapports, et si vagues.

[32] Je sens combien cette lettre est propre à scandaliser. Je dois avertir que l'on verra dans la suite la manière de penser d'un autre âge sur la même question. J'ai déjà lu le passage que j'indique: il blâme le suicide, et peut-être il scandalisera tout autant que celui-ci; mais il ne choquera que les mêmes personnes.

[33] Ceci a beaucoup de rapport à un fait rapporté dans l'Histoire des voyages. Un Islandais a dit à un savant Danois, qu'il avait allumé plusieurs fois sa pipe à un ruisseau de feu qui coula en Islande pendant près de deux années.

[34] Si O. avait lu davantage, et écrit plus tard, il aurait pu apprendre que Théodose fut bien plus grand que Trajan: cela se dit maintenant, en attendant qu'on le dise aussi de Constantin.

[35] En lisant la Démonstration Evangélique.

[36] Il y a effectivement quelque différence entre avouer qu'il existe des choses inexplicables à l'homme, ou affirmer que l'explication inconcevable de ces choses est juste et infaillible. Il est encore différent de dire, dans les ténèbres; je ne vois pas: ou de dire; je vois une lumière divine, vous qui me suivez, non-seulement ne dites point que vous ne la voyez pas, mais voyez-la, sinon vous êtes anathème.

[37] «C'est une sotte présomption d'aller dédaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraisemblable: qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque suffisance, outre la commune. J'en faisais ainsi autrefois...... et à présent je trouve que j'étais pour le moins autant à plaindre moi-même.»

Montaigne, Essais, liv. I, chap. 26.

[38] On peut voir dans la 7e Epître de Sénèque cette opinion commune chez les stoïciens, et les raisons non moins remarquables par lesquelles Sénèque la réfute.