Ensuite je tournai vers le couchant, et je cherchai la fontaine du Mont-Chauvet. On a pratiqué, avec les grès dont tout cet endroit est couvert, un abri qui protège sa source contre le soleil et l'éboulement du sable, ainsi qu'un banc circulaire où l'on vient déjeuner en puisant de son eau. L'on y rencontre quelquefois des chasseurs, des promeneurs, des ouvriers; mais quelquefois aussi, une triste société de valets de Paris et de marchandes du quartier St.-Martin ou de la rue St.-Jacques, retirés dans une ville où le roi fait des voyages. Ils sont attirés, de ce côté, par l'eau qu'il est commode de trouver quand on veut manger entre voisins un pâté froid: et par un certain grès creusé naturellement, qu'on rencontre sur le chemin, et qu'ils s'amusent beaucoup à voir. Ils le vénèrent, ils le nomment confessionnal; ils y reconnaissent avec attendrissement ces jeux de la nature qui imitent les choses saintes, et qui attestent que la religion de Jésus crucifié est la fin de toutes choses.
Pour moi je descendis dans le vallon retiré où cette eau trop faible se perd sans former de ruisseau. En tournant vers la croix du Grand-Veneur, je trouvai une solitude austère comme l'abandon que je cherche. Je passai derrière les rochers de Cuvier; j'étais plein de tristesse: je m'arrêtai longtemps dans les gorges d'Aspremont. Vers le soir, je m'approchai des solitudes du Grand-Franchart, ancien monastère isolé dans les collines et les sables; ruines abandonnées que même loin des hommes, les vanités humaines consacrèrent au fanatisme de l'humilité, à la passion d'étonner le peuple. Depuis ce temps, des brigands y remplacèrent, dit-on, les moines; ils y ramenèrent des principes de liberté, mais pour le malheur de ce qui n'était pas libre avec eux. La nuit approchait; je me choisis une retraite dans une sorte de parloir dont j'enfonçai la porte antique, et où je rassemblai quelques débris de bois avec de la fougère et d'autres herbes, afin de ne point passer la nuit sur la pierre. Alors je m'éloignai pour quelques heures encore, car la lune devait éclairer.
Elle éclaira en effet, et faiblement, comme pour ajouter à la solitude de ce monument désert. Pas un cri, pas un oiseau, pas un mouvement n'interrompit le silence durant la nuit entière. Mais quand tout ce qui nous opprime est suspendu, quand tout dort et nous laisse au repos, les fantômes veillent dans notre propre cœur.
Le lendemain, je pris au midi: pendant que j'étais entre les hauteurs, il fit un orage que je vis se former avec beaucoup de plaisir. Je trouvai facilement un abri dans ces rocs presque partout creusés ou suspendus les uns sur les autres. J'aimais à voir, du fond de mon antre, les genévriers et les bouleaux résister à l'effort des vents, quoique privés d'une terre féconde et d'un sol commode; et conserver leur existence libre et pauvre, quoiqu'ils n'eussent d'autre soutien que les parois des roches entrouvertes entre lesquelles ils se balançaient, ni d'autre nourriture qu'une humidité terreuse amassée dans les fentes où leurs racines s'étaient introduites.
Dès que la pluie diminua, je m'enfonçai dans les bois humides et embellis. Je suivis les bords de la forêt vers Reclose, la Vignette et Bouvron. Me rapprochant ensuite du petit Mont-Chauvet jusqu'à la croix Hérant, je me dirigeai entre Malmontagne et la Route aux nymphes. Je rentrai vers le soir avec quelque regret, et content de ma course; si toute fois quelque chose peut me donner précisément du plaisir ou du regret.
Il y a dans moi un dérangement, une sorte de délire, qui n'est pas celui des passions, qui n'est pas non plus de la folie: c'est le désordre des ennuis; c'est la discordance qu'ils ont commencée entre moi et les choses; c'est l'inquiétude que des besoins longtemps comprimés ont mis à la place des désirs.
Je ne veux plus de désirs, ils ne me trompent point. Je ne veux pas qu'ils s'éteignent, ce silence absolu serait plus sinistre encore. Cependant c'est la vaine beauté d'une rose devant l'œil qui ne s'ouvre plus; ils montrent ce que je ne saurais posséder, ce que je puis à peine voir. Si l'espérance semble encore jeter une lueur dans la nuit qui m'environne, elle n'annonce rien que l'amertume qu'elle exhale en s'éclipsant; elle n'éclaire que l'étendue de ce vide où je cherchais, et où je n'ai rien trouvé.
De doux climats, de beaux lieux, le ciel des nuits, des sons ineffables, d'anciens souvenirs; les temps, l'occasion; une nature belle, expressive, des affections sublimes, tout a passé devant moi; tout m'appelle, et tout m'abandonne. Je suis seul; les forces de mon cœur ne sont point communiquées, elles réagissent dans lui, elles attendent: me voilà dans le monde, errant, solitaire au milieu de la foule qui ne m'est rien; comme l'homme frappé dès longtemps d'une surdité accidentelle, dont l'œil avide se fixe sur tous ces êtres muets qui passent et s'agitent devant lui. Il voit tout, et tout lui est refusé: il devine les sons qu'il aime, il les cherche, et ne les entend pas: il souffre le silence de toutes choses au milieu du bruit du monde. Tout se montre à lui, il ne saurait rien saisir: l'harmonie universelle est dans les choses extérieures, elle est dans son imagination, elle n'est plus dans son cœur: il est séparé de l'ensemble des êtres, il n'y a plus de contact; tout existe en vain devant lui, il vit seul, il est absent dans le monde vivant.
LETTRE XXIII.
Fontainebleau, 18 octobre, II.