L'homme connaîtrait-il aussi la longue paix de l'automne, après l'inquiétude de ses fortes années? Comme le feu, après s'être hâté de consumer, dure en s'éteignant.

Longtemps avant l'équinoxe, les feuilles tombaient en quantité; cependant la forêt conserve encore beaucoup de sa verdure, et toute sa beauté. Il y a plus de quarante jours, tout paraissait devoir finir avant le temps: et voici que tout subsiste par-delà le terme prévu; recevant aux limites de la destruction, une durée prolongée, qui, sur le penchant de sa ruine, s'arrête avec beaucoup de grâce et de sécurité, et qui s'affaiblissant dans une douce lenteur, semble tenir à-la-fois et du repos de la mort qui s'offre, et du charme de la vie perdue.

LETTRE XXIV.

Fontainebleau, 28 octobre, II.

Lorsque les frimas s'éloignent, je m'en aperçois à peine: le printemps passe, et ne m'a pas attaché; l'été passe, je ne le regrette point. Mais je me plais à marcher sur les feuilles tombées, aux derniers, beaux jours, dans la forêt dépouillée.

D'où vient à l'homme la plus durable des jouissances de son cœur, cette volupté de la mélancolie, ce charme plein de secrets, qui le fait vivre de ses douleurs et s'aimer encore dans le sentiment de sa ruine? Je m'attache à la saison heureuse qui bientôt ne sera plus: un intérêt tardif, un plaisir qui paraît contradictoire m'amène à elle alors qu'elle va finir. Une même loi morale me rend pénible l'idée de la destruction, et m'en fait aimer ici le sentiment dans ce qui doit cesser avant moi. Il est naturel que nous jouissions mieux de l'existence périssable, lorsqu'avertis de toute sa fragilité, nous la sentons néanmoins durer en nous. Quand la mort nous sépare de tout, tout reste pourtant; tout subsiste sans nous. Mais, à la chute des feuilles, la végétation s'arrête, elle meurt; nous, nous restons pour des générations nouvelles: et l'automne est délicieuse parce que le printemps doit venir encore pour nous.

Le printemps est plus beau dans la nature; mais l'homme a tellement fait que l'automne est plus douce. La verdure qui naît, l'oiseau qui chante, la fleur qui s'ouvre; et ce feu qui revient affermir la vie, ces ombrages qui protègent d'obscurs asiles; et ces herbes fécondes, ces fruits sans culture, ces nuits faciles qui permettent l'indépendance! Saison du bonheur! je vous redoute trop dans mon ardente inquiétude. Je trouve plus de repos vers le soir de l'année: et la saison où tout paraît finir, est la seule où je dorme en paix sur la terre de l'homme.

LETTRE XXV.

Fontainebleau, 6 novembre, II.

Je quitte mes bois. J'avais eu quelque intention d'y rester pendant l'hiver: mais si je veux me délivrer enfin des affaires qui m'ont rapproché de Paris, je ne puis les négliger plus longtemps. On me rappelle, on me presse, on me fait entendre que puisque je reste tranquillement à la campagne, apparemment je puis me passer que tout cela finisse. Ils no se doutent guères de la manière dont j'y vis; car s'ils le savaient, ils diraient plutôt le contraire, ils croiraient bonnement que c'est par économie.