Paris, 7 mars, III.

Il faisait sombre et un peu froid; j'étais abattu, je marchais parce que je ne pouvais rien faire. Je passai auprès de quelques fleurs posées sur un mur à hauteur d'appui. Une jonquille était fleurie. C'est la plus forte expression du désir: c'était le premier parfum de l'année. Je sentis tout le bonheur destiné à l'homme. Cette indicible harmonie des êtres, le fantôme du monde idéal fut tout entier dans moi: jamais je n'éprouvai quelque chose de plus grand, et de si instantané. Je ne saurais trouver quelle forme, quelle analogie, quel rapport secret a pu me faire voir dans cette fleur une beauté illimitée, l'expression, l'élégance, l'attitude d'une femme heureuse et simple dans toute la grâce et la splendeur de la saison d'aimer. Je ne concevrai point cette puissance, cette immensité que rien n'exprimera, cette forme que rien ne contiendra, cette idée d'un monde meilleur, que l'on sent et que la nature n'aurait pas fait; cette lueur céleste que nous croyons saisir, qui nous passionne, qui nous entraîne, et qui n'est qu'une ombre indiscernable, errante, égarée dans le ténébreux abîme.

Mais cette ombre, cette image élyséenne, embellie dans le vague, puissante de tout le prestige de l'inconnu, devenue nécessaire dans nos misères, devenue naturelle à nos cœurs opprimés, quel homme a pu l'entrevoir une fois seulement et l'oublier jamais?

Quand la résistance, quand l'inertie d'une puissance morte, brute, immonde nous entrave, nous enveloppe, nous comprime, nous retient plongés dans les incertitudes, les dégoûts, les puérilités, les folies imbéciles ou cruelles; quand on ne sait rien; quand on ne possède rien; quand tout passe devant nous comme les figures bizarres d'un songe odieux et ridicule; qui réprimera dans nos cœurs le besoin d'un autre ordre, d'un autre nature?

Cette lumière ne serait-elle qu'une lueur fantastique? Elle séduit, elle subjugue dans la nuit universelle. On s'y attache, on la suit: si elle nous égare, elle nous éclaire et nous embrasse. Nous imaginons, nous voyons une terre de paix, d'ordre, d'union, de justice; où tous sentent, veulent et jouissent avec la délicatesse qui fait les plaisirs, avec la simplicité qui les multiplie. Quand on a eu la perception des délices inaltérables et permanentes; quand on a imaginé la candeur de la volupté; combien les soins, les vœux, les plaisirs du monde visible sont vains et misérables! Tout est froid, tout est vide: on végète dans un lieu d'exil; et, du sein des dégoûts, on fixe dans sa patrie imaginaire ce cœur chargé d'ennuis. Tout ce qui l'occupe ici, tout ce qui l'arrête n'est plus qu'une chaîne avilissante: on rirait de pitié, si l'on n'était accablé de douleurs. Et lorsque l'imagination reportée vers ces lieux meilleurs, compare un monde raisonnable au monde où tout fatigue et tout ennuie, l'on ne sait plus si cette grande conception n'est qu'une idée heureuse et qui peut distraire des choses réelles, ou si la vie sociale n'est pas elle-même une longue distraction.

LETTRE XXXI.

Paris, 30 mars, III.

J'ai beaucoup de soin dans les petites choses; je songe alors à mes intérêts. Je ne néglige rien dans les détails, dans ces minuties qui feraient sourire de pitié des hommes raisonnables: et si les choses sérieuses me semblent petites, les petites ont pour moi de la valeur. Il faudra que je me rende raison de ces bizarreries; que je voie si je suis, par caractère, étroit et minutieux? S'il s'agissait de choses vraiment importantes, si j'étais chargé de la félicité d'un peuple, je sens que je trouverais une énergie égale à ma destinée sous ce poids difficile et beau. Mais j'ai honte des affaires de la vie civile: tous ces soins d'hommes ne sont, à mes tristes yeux, que des soucis d'enfants. Beaucoup de grandes choses ne me paraissent que des embarras misérables, où l'on s'engage avec plus de légèreté que d'énergie; et dans lesquels l'homme ne chercherait pas sa grandeur, s'il n'était affaibli et troublé dans une perfection trompeuse.

Je vous le dis avec simplicité, si je vois ainsi, ce n'est pas ma faute, et je ne m'entête pas d'une vaine prétention: souvent j'ai voulu voir autrement, je ne l'ai jamais pu. Que vous dirai-je? plus misérable qu'eux, je souffre parmi eux, parce qu'ils sont faibles; et dans une nature plus forte, je souffrirais encore, parce qu'ils m'ont affaibli comme eux.

Si vous pouviez voir comme je m'occupe de ces riens qu'on quitterait à douze ans: comme j'aime ces ronds de bois dur et propre, qui servent d'assiette vers les montagnes: comme je conserve de vieux journaux, non pas pour les relire, mais on pourrait envelopper quelque chose, un papier simple est si commode! comme à la vue d'une planche bien régulière, bien unie, je dirais volontiers, que cela est beau! tandis qu'un bijou bien travaillé me semble à peine curieux, et qu'une chaîne de diamants me fait hausser les épaules.