Je ne vois que l'utilité première: les rapports indirects ont peine à me devenir familiers; et je perdrais dix louis avec moins de regret, qu'un couteau bien proportionné que j'aurai longtemps porté sur moi.

Vous me disiez, il y a déjà du temps: Ne négligez point vos affaires; n'allez pas perdre ce qui vous reste, car vous n'êtes point de caractère à acquérir. Je crois que vous ne serez pas aujourd'hui d'un autre avis.

Suis je borné aux petits intérêts? Attribuerai-je ces singularités au goût des choses simples, à l'habitude des ennuis, ou bien sont-elles une manie puérile, signe d'inaptitude aux choses solides, mâles et généreuses?—C'est quand je vois tant de grands enfants séchés par l'âge et par l'intérêt, parler d'occupations sérieuses: c'est quand je porte l'œil du dégoût sur ma vie réprimée; quand je considère tout ce que l'espèce humaine demande, et ce que nul ne fait: c'est alors que je fronce le sourcil, que mon œil se fixe, et qu'un frémissement involontaire fait trembler mes lèvres. Aussi mes yeux se creusent et s'abattent, et je deviens comme un homme fatigué de veilles. Un important m'a dit: Vous travaillez donc beaucoup! Heureusement je n'ai pas ri. L'air laborieux manquait à ma honte.

Tous ces hommes qui, dans le fait, ne sont rien, et que pourtant il faut bien voir quelquefois, me dédommagent un peu de l'ennui qu'inspirent leurs villes. J'en aime assez les plus raisonnables; ceux-là m'amusent.

LETTRE XXXII.

Paris, 29 avril, III.

Il y a quelque temps qu'à la bibliothèque j'entendis nommer près de moi le célèbre L.... Une autre fois je me trouvai à la même table que lui; l'encre manquait, je lui passai mon écritoire: ce matin je l'aperçus en arrivant, et je me plaçai auprès de lui. Il eut la complaisance de me communiquer des idylles qu'il trouva dans un vieux manuscrit latin, et qui sont d'un auteur grec fort peu connu. Je copiai seulement la moins longue, car l'heure de sortir approchait. La voici telle que je viens de la traduire.


Je suis hors d'état de m'attacher à aucune chose, et je ne saurais plus m'occuper d'aucune. Malgré tous mes efforts, je reviens toujours à toi; et mes idées, que je voudrais un moment tourner vers d'autres objets, me présentent toujours ton image. Il semble que mon existence soit liée à la tienne, et que je ne sois pas tout entier là où tu n'es pas: toutes mes facultés seraient perdues si je ne t'aimais point.

Ecoute: je vais te parler simplement et comme un homme qui n'a pas besoin de cacher ce qu'il désire. Depuis que je t'ai vue, voici deux fois que l'hiver a glace nos ruisseaux et blanchi nos prés; mais il n'a pas refroidi mon cœur. Que deviendrai-je si je cesse de t'aimer? Où seront mes plaisirs, et à quoi passerai-je ma vie? Si tu m'ôtes l'espérance, que restera-t-il pour me soutenir? Vois la fleur épuisée par les feux du soleil; si l'on cesse de l'arroser, elle se flétrit, elle souffre, elle meurt.