J'ai vu la vallée doucement éclairée dans l'ombre, sous le voile humide, charme vaporeux du matin; elle était belle. Je l'ai vue changer et se flétrir: l'astre qui consume a passé sur elle; il l'a embrasée, il l'a fatiguée de lumière; il l'a laissée sèche, vieillie et d'une stérilité pénible à voir. Ainsi s'est levé lentement, ainsi s'est dissipé le voile heureux de nos jours. Il n'y a plus de ces demi-ténèbres, de ces espaces cachés qui plaisent tant à pénétrer. Il n'y a plus de clartés douteuses où se puissent reposer mes yeux. Tout est aride et fatigant, comme le sable qui brûle sous le ciel de Zaara: et toutes les choses de la vie dépouillées de ce revêtement, présentent, dans une vérité rebutante, le savant et triste mécanisme de leur squelette découvert. Leurs mouvements continus, nécessaires, irrésistibles m'entraînent sans m'intéresser, et m'agitent sans me faire vivre.
Voilà plusieurs années que le mal menace, se prépare, se décide, se fixe. Si le malheur du moins ne vient rompre cet uniforme ennui, il faudra que tout cela finisse.
LETTRE XL.
Lyon, 14 mai, VI.
J'étais près de la Saône, derrière le long mur où nous marchions autrefois ensemble, lorsque nous parlions de Tinian au sortir de l'enfance, que nous aspirions au bonheur, que nous avions l'intention de vivre. Je considérais cette rivière qui coulait de même qu'alors; et ce ciel d'automne aussi tranquille, aussi beau que dans ces temps-là dont il ne subsiste plus rien. Une voiture venait: je me retirai insensiblement; et je continuai à marcher les yeux occupés des feuilles jaunies que le vent promenait sur l'herbe sèche, et dans la poussière du chemin. La voiture s'arrêta, M.me Del** était seule avec sa fille, âgée de six ans. Je montai et j'allai jusqu'à sa campagne, où je ne voulus pas entrer. Vous savez que M.me Del** n'a pas vingt-cinq ans, et qu'elle est bien changée: mais elle parle avec la même grâce simple et parfaite; ses yeux ont une expression plus douloureuse et non moins belle. Nous n'avons rien dit de son mari: vous vous rappelez qu'il n'a guères que trente ans de plus qu'elle, et que c'est une sorte de financier fort instruit quand il s'agit de l'or, mais nul dans tout le reste. Femme infortunée! Voilà une vie perdue: et le sort semblait la lui promettre si heureuse! Que lui manquait-il pour mériter le bonheur, et pour faire le bonheur d'un autre! Quel esprit! quelle âme! quelle pureté d'intentions! Tout cela est inutile. Il y a bientôt cinq ans que je ne l'avais vue. Elle renvoyait sa voiture à la ville: je me fis descendre auprès de l'endroit où elle m'avait rencontré; j'y restai fort tard.
Comme j'allais rentrer, un homme âgé, faible, et qui paraissait abattu par la misère, s'approcha de moi en me regardant beaucoup: il me nomma, et me demanda quelques secours. Je ne sus pas le reconnaître pour le moment; mais ensuite je fus accablé en me rappelant que ce ne pouvait être que ce professeur de troisième, si laborieux et si bon. Je me suis informé ce matin: mais je ne sais si je pourrai découvrir le triste grenier où sans doute il passe ses derniers jours. L'infortuné aura cru que je ne voulais pas le reconnaître. Si je le trouve, il faut qu'il ait une chambre et quelques livres qui lui rendent ses habitudes; car il me semble qu'il y voit encore bien. Je ne sais ce que je dois lui promettre de votre part, marquez-le moi: comme il ne s'agit pas d'un moment, mais du reste de sa vie, je ne ferai rien sans avoir vos intentions.
J'avais passé plus d'une heure je crois, à hésiter de quel côté j'irais pour marcher un peu. Quoique cet endroit fût plus loin de ma demeure, j'y fus comme entraîné: apparemment c'était par le besoin d'une tristesse qui pût convenir à celle dont j'étais déjà rempli.
J'aurais volontiers affirmé que je ne la reverrais jamais. C'était une chose comme résolue, et cependant..... Son idée, quoiqu'affaiblie par le découragement, par le temps, par l'affaiblissement même de ma confiance à un genre d'affections trop trompées et trop inutiles, son idée se trouvait comme liée aux sentiments de mon existence et de ma durée au milieu des choses. Je la voyais en moi, mais comme le souvenir ineffaçable d'un songe passé, comme ces idées de bonheur dont on garde l'empreinte, et qui ne sont plus de mon âge.
Car je suis un homme fait: les dégoûts m'ont mûri: grâce à ma destinée, je n'ai d'autre maître que ce peu de raison qu'on reçoit d'en haut, sans savoir pourquoi. Je ne suis point sous le joug des passions; les désirs ne m'égarent point; la volupté ne me corrompra pas. J'ai laissé là toutes ces futilités des âmes fortes: je n'aurai point le ridicule de jouir des choses romanesques dont on doit revenir, ni d'être dupe d'un beau sentiment. Je me sens en état de voir avec indifférence un site heureux, un beau ciel, une action vertueuse, une scène touchante; et si j'y mettais assez d'importance, je pourrais, comme l'homme du meilleur ton, bâiller toujours en souriant toujours, m'amuser consumé de chagrins, et mourir d'ennui avec beaucoup de calme et de dignité.
Dans le premier moment, j'ai été surpris de la voir, et maintenant je le suis encore, parce que je ne vois pas à quoi cela peut mener. Mais quelle nécessité y a-t-il que cela mène à quelque chose? que d'incidents isolés dans le cours du monde, ou qui n'ont pas de résultats que nous puissions connaître! Je ne parviens pas à me défaire de cette sorte d'instinct qui cherche une suite et des conséquences à chaque chose, surtout à celles que le hasard amène. Je veux toujours y voir, et l'effet d'une intention, et un moyen de la nécessité. Je m'amuse de ce singulier penchant: il nous a fourni plus d'une occasion de rire ensemble; et, dans ce moment-ci, je ne le trouve point du tout incommode.