Il est certain que si j'avais su la rencontrer, je n'aurais pas été de ce côté: je crois pourtant que j'aurais eu tort. Un rêveur doit tout voir; et un rêveur n'a malheureusement pas grand chose à craindre. Faudrait-il d'ailleurs éviter tout ce qui tient à la vie de l'âme, et tout ce qui l'avertit de ses pertes? le pourrait-on? Une odeur, un son, un trait de lumière me diront de même qu'il y a autre chose dans la nature humaine que digérer et m'assoupir. Un mouvement de joie dans le cœur du malheureux, ou le soupir de celui qui jouit, tout m'avertira de cette mystérieuse combinaison dont l'intelligence entretient et change sans cesse la suite infinie, et dont les corps ne sont que les matériaux qu'une idée éternelle arrange comme les figures d'une chose invisible, qu'elle roule comme des dés, qu'elle calcule comme des nombres.

Revenu sur le bord de la Saône, je me disais après l'avoir quittée: l'œil est incompréhensible! Non-seulement il reçoit pour ainsi dire l'infini, mais il semble le reproduire. Il voit tout un monde; et ce qu'il rend, ce qu'il peut, ce qu'il exprime est plus vaste encore. Une grâce qui entraîne tout, une éloquence douce et profonde, une expression plus étendue que les choses exprimées, l'harmonie qui fait le lien universel, tout cela est dans l'œil d'une femme. Tout cela, et plus encore, est dans la voix illimitée de celle qui sent. Lorsqu'elle parle, elle tire de l'oubli les affections et les idées, elle éveille l'âme de sa léthargie, elle l'entraîne et la conduit dans tout le domaine de sa vie morale. Lorsqu'elle chante, il semble qu'elle agite les choses, qu'elle les déplace, qu'elle les forme, et qu'elle crée des sentiments nouveaux. La vie naturelle n'est plus la vie ordinaire: tout est romantique, animé, enivrant. Là, assise en repos, ou occupée d'autre chose, elle nous emporte, elle nous précipite avec elle dans le monde immense; et notre vie s'agrandit de ce mouvement sublime et calme. Combien, alors, paraissent froids ces hommes qui se remuent tant pour de si petites choses; dans quel néant ils nous retiennent, et qu'il est fatigant de vivre parmi des êtres turbulents et muets!

Mais quand tous les efforts, tous les talents, tous les succès, et tous les dons du hasard ont formé un visage admirable, un corps parlait, une manière fine, une âme grande, un cœur délicat, un esprit étendu; il ne faut qu'un jour pour que l'ennui et le découragement commencent à tout anéantir dans le vide d'un cloître, dans les dégoûts d'un mariage trompeur, dans la nullité d'une vie fastidieuse.

Je veux continuer à la voir. Elle n'attend plus rien; nous serons bien ensemble. Elle ne sera pas surprise que je sois consumé d'ennui, et je n'ai point à craindre d'ajouter au sien. Notre situation est fixe, et tellement, que je ne changerai pas la mienne en allant chez elle dès qu'elle aura quitté la campagne.

Je me figure déjà avec quelle grâce riante et fatiguée, elle reçoit une société qui l'excède; et avec quelle impatience elle attend le lendemain des jours de plaisir.

Je vois tous les jours à-peu-près les mêmes ennuis. Les concerts, les soirs, tous ces passe-temps sont le travail des prétendus heureux: il leur est à charge, comme celui de la vigne l'est à l'homme de journée; et davantage, car il ne porte pas avec lui sa consolation, il ne produit rien.

LETTRE XLI.

Lyon, 18 mai, VI.

L'on dirait que le sort s'attache à ramener l'homme sous la chaîne qu'il a voulu secouer malgré le sort. Que m'a-t-il servi de tout quitter pour chercher une vie plus libre? Si j'ai vu des choses selon ma nature, ce ne fut qu'en passant, sans en jouir, et comme pour redoubler en moi l'impatience de les posséder.

Je ne suis point l'esclave des passions, je suis plus malheureux, leur vanité ne me trompera point; mais enfin ne faut-il pas que la vie soit remplie par quelque chose? Quand l'existence est vide, peut-elle satisfaire? Si la vie du cœur n'est qu'un néant agité, ne vaut-il pas mieux la laisser pour un néant plus tranquille? Il me semble que l'intelligence cherche un résultat: je voudrais que l'on me dît quel est celui de ma vie. Je veux quelque chose qui voile et entraîne mes heures; car je ne saurais toujours les sentir rouler si pesamment sur moi, seules et lentes, sans désirs, sans illusions, sans but. Si je ne puis connaître de la vie que ses misères, est-ce un bien de l'avoir reçue? est-ce une sagesse de la conserver?