Cependant je suis plus calme maintenant, et je commence à me lasser de mon impatience elle-même. Des idées sombres, mais tranquilles, me deviennent plus familières. Je songe volontiers à ceux qui, dans le matin de leurs jours, ont trouvé leur éternelle nuit: ce sentiment me repose et me console; c'est l'instinct du soir. Mais pourquoi ce besoin des ténèbres? pourquoi la lumière m'est-elle pénible? Ils le sauront un jour; quand ils auront changé; quand je ne serai plus.
Quand vous ne serez plus! méditez-vous un crime?—Si, fatigué des maux de la vie, et surtout désabusé de ses biens, déjà suspendu sur l'abîme marqué pour le moment suprême, retenu par l'ami, accusé par le moraliste, condamné par ma patrie, coupable aux yeux de l'homme social, j'avais à répondre à ses efforts, à ses reproches; voici ce me semble ce que je pourrais dire.
J'ai tout examiné, tout connu; si je n'ai pas tout éprouvé, j'ai du moins tout pressenti. Vos douleurs ont flétri mon âme; elles sont intolérables parce qu'elles sont sans but. Vos plaisirs sont illusoires, fugitifs, un jour suffit pour les connaître et les quitter. J'ai cherché en moi le bonheur, mais sans fanatisme; j'ai vu qu'il n'était pas fait pour l'homme seul: je le proposai à ceux qui m'environnaient, ils n'avaient pas le loisir d'y songer. J'interrogeai la multitude que flétrit la misère, et les privilégiés que l'ennui opprime; ils m'ont dit, nous souffrons aujourd'hui, mais nous jouirons demain. Pour moi je sais que le jour qui se prépare va marcher sur la trace du jour qui s'écoule. Vivez, vous que peut tromper encore un prestige heureux; mais moi, fatigué de ce qui peut égarer l'espoir, sans attente et presque sans désir, je ne dois plus vivre. Je juge la vie comme l'homme qui descend dans la tombe, qu'elle s'ouvre donc pour moi: reculerais-je le terme quand il est déjà atteint? La nature offre des illusions à croire et à aimer; elle ne lève le voile qu'au moment marqué pour la mort: elle ne l'a pas levé pour vous, vivez: elle l'a levé pour moi, ma vie n'est déjà plus.
Il se peut que le vrai bien de l'homme soit son indépendance morale, et que ses misères ne soient que le sentiment de sa propre faiblesse dans des situations multipliées; que tout soit songe hors de lui, et que la paix soit dans le cœur inaccessible aux illusions. Mais sur quoi se reposera sa pensée désabusée? que faire dans la vie quand on est indifférent à tout ce qu'elle renferme? Quand la passion de toutes choses, quand ce besoin universel des âmes fortes a consumé nos cœurs; quand le charme abandonne nos désirs détrompés, l'irrémédiable ennui naît de ces cendres refroidies: funèbre, sinistre, il absorbe tout espoir, il règne sur les ruines, il dévore, il éteint. D'un effort invincible, il creuse notre tombe, asile qui donnera du moins le repos par l'oubli, le calme dans le néant.
Sans les désirs, que faire de la vie? Végéter stupidement; se traîner sur la trace inanimée des soins et des affaires; ramper énervés dans la bassesse de l'esclave, ou la nullité de la foule; penser sans servir l'ordre universel; sentir sans vivre! Ainsi, jouet lamentable d'une destinée que rien n'explique, l'homme abandonnera sa vie aux hasards et des choses et des temps. Ainsi, trompé par l'opposition de ses vœux, de sa raison, de ses lois, de sa nature, il se hâte d'un pas riant et plein d'audace vers la nuit sépulcrale. L'œil ardent, mais inquiet au milieu des fantômes, et le cœur chargé de douleurs, il cherche et s'égare, il végète et s'endort.
Harmonie du monde! Rêve sublime! Fin morale, reconnaissance sociale, lois, devoirs, mots sacrés parmi les hommes! je ne puis vous braver qu'aux yeux de la foule trompée.
A la vérité, j'abandonne des amis que je vais affliger, ma patrie dont je n'ai point assez payé les bienfaits, tous les hommes que je devais servir: ce sont des regrets et non pas des remords. Qui, plus que moi, pourra sentir le prix de l'union, l'autorité des devoirs, le bonheur d'être utile? J'espérais faire quelque bien, ce fut le plus flatteur, le plus insensé de mes rêves. Dans la perpétuelle incertitude d'une existence toujours agitée, précaire, asservie, vous suivez tous, aveugles et dociles, la trace battue de l'ordre établi; abandonnant ainsi votre vie à vos habitudes, et la perdant sans peine comme vous perdriez un jour. Je pourrais, entraîné de même par cette déviation universelle, laisser quelques bienfaits dans ces voies d'erreur: mais ce bien, facile à tous, sera fait sans moi par les hommes bons. Il en est; qu'ils vivent, et qu'utiles à quelque chose, ils se trouvent heureux. Pour moi, au sein de cet abîme de maux, je ne serai point consolé, je l'avoue, si je ne fais pas plus. Un infortuné près de moi sera peut-être soulagé, cent mille gémiront: et moi, impuissant au milieu d'eux, je verrai sans cesse attribuer à la nature des choses, les fruits amers de l'égarement humain; et se perpétuer comme l'œuvre inévitable de la nécessité, ces misères où je crois sentir le caprice accidentel d'une perfectibilité qui s'essaye! Que l'on me condamne sévèrement, si je refuse le sacrifice d'une vie heureuse au bien général: mais lorsque, devant rester inutile, j'appelle une mort trop longtemps attendue, j'ai des regrets, je le répète, et non pas des remords.
Sous le poids d'un malheur passager, considérant la mobilité des impressions et des événements, sans doute je devrais attendre des jours plus favorables. Mais le mal qui pèse sur mes ans, n'est point un mal passager. Ce vide dans lequel ils s'écoulent lentement, qui le remplira? Qui rendra des désirs à ma vie, et une attente à ma volonté? C'est le bien lui-même que je trouve inutile; fassent les hommes qu'il n'y ait plus que des maux à déplorer! Durant l'orage, l'espoir soutient; et l'on s'affermit contre le danger parce qu'il peut finir; mais si le calme lui-même vous fatigue, qu'espérerez-vous alors? Si demain peut être bon, je veux bien attendre; mais si ma destinée est telle que demain ne pouvant être meilleur, puisse être plus malheureux encore, je ne verrai point ce jour funeste.
Si c'est un devoir réel d'achever la vie qui m'a été donnée, sans doute je braverai ses misères; le temps rapide les entraînera bientôt. Quelque opprimés que puissent être nos jours, ils sont tolérables, puisqu'ils sont bornés. La mort et la vie sont en mon pouvoir; je ne tiens pas à l'une, je ne désire point l'autre, que la raison décide si j'ai le droit de choisir entre elles.
C'est un crime, me dit-on, de déserter la vie; mais ces mêmes sophistes qui me défendent la mort, m'exposent ou m'envoient à elle. Leurs innovations la multiplient autour de moi, leurs préceptes m'y conduisent, ou leurs lois me la donnent. C'est une gloire de renoncer à la vie quand elle est bonne, c'est une justice de tuer celui qui veut vivre; et cette mort que l'on doit chercher quand on la redoute, ce serait un crime de s'y livrer quand on la désire! Sous cent prétextes, ou spécieux, ou ridicules, vous vous jouez de mon existence: moi seul je n'aurais plus de droits sur moi-même? Quand j'aime la vie, je dois la mépriser; quand je suis heureux, vous m'envoyez mourir: et si je veux la mort, c'est alors que vous me la défendez; vous m'imposez la vie quand je l'abhorre[31].