Si je ne puis m'ôter la vie, je ne puis non plus m'exposer à une mort probable. Est-ce là cette prudence que vous demandez de vos sujets? Sur le champ de bataille, ils doivent calculer les probabilités avant de marcher à l'ennemi, et vos héros sont tous des criminels. L'ordre que vous leur donnez ne les justifie point: vous n'avez pas le droit de les envoyer à la mort, s'ils n'ont pas eu le droit de consentir à y être envoyés. Une même démence autorise vos fureurs et dicte vos préceptes: et tant d'inconséquence pourrait justifier tant d'injustice! Si je n'ai point sur moi-même ce droit de mort, qui l'a donne à la société? Ai-je cédé ce que je n'avais point? Quel principe social avez-vous inventé, qui m'explique comment un corps acquiert un pouvoir interne et réciproque que ses membres n'avaient point, et comment j'ai donné pour m'opprimer, un droit que je n'avais pas même pour échapper à l'oppression? Dira-t-on que si l'homme isolé jouit de ce droit naturel, il l'aliène en devenant membre de la société? Mais ce droit est inaliénable par sa nature, et nul ne saurait faire une convention qui lui ôte tout pouvoir de la rompre quand on la fera servir à son préjudice. On a prouvé, avant moi, que l'homme n'a pas le droit de renoncer à sa liberté, ou en d'autres termes, de cesser d'être homme: comment perdrait-il le droit le plus essentiel, le plus sûr, le plus irrésistible de cette même liberté, le seul qui garantisse son indépendance, et qui lui reste toujours contre le malheur? Jusques à quand de palpables absurdités asserviront-elles les hommes?

Si ce pouvait être un crime d'abandonner la vie, c'est vous que j'accuserais, vous dont les innovations funestes m'ont conduit à vouloir la mort, que sans vous j'eusse éloignée; cette mort, perte universelle que rien ne répare, triste et dernier refuge qu'encore vous osez m'interdire, comme s'il vous restait quelque prise sur ma dernière heure, et que là aussi les formes de votre législation pussent limiter des droits placés hors du monde qu'elle gouverne. Opprimez ma vie; la loi est souvent aussi le droit du plus fort: mais la mort est la borne que je veux poser à votre pouvoir. Ailleurs vous commanderez, ici il faut prouver.

Dites-moi clairement, sans vos détours habituels, sans cette vaine éloquence des mots qui ne me trompera pas, sans ces grands noms mal entendus de force, de vertu, d'ordre éternel, de destination morale; dites-moi simplement si les lois de la société sont faites pour le monde actuel et vrai, ou pour une vie future et éloignée de nous? Si elles sont faites pour le monde positif, dites-moi comment des lois relatives à un ordre de choses, peuvent m'obliger quand cet ordre n'est plus; comment ce qui règle la vie peut s'étendre au-delà; comment le mode selon lequel nous avons déterminé nos rapports peut subsister quand ces rapports ont fini; et comment j'ai pu jamais consentir que nos conventions me retinssent quand je n'en voudrais plus? Quel est le fondement, je veux dire le prétexte de vos lois? N'ont-elles pas promis le bonheur de tous; quand je veux la mort, apparemment je ne me sens pas heureux. Le pacte qui m'opprime, doit-il être irrévocable? Un engagement onéreux dans les choses particulières de la vie, peut trouver au moins des compensations; et l'on peut sacrifier un avantage quand il nous reste la faculté d'en posséder d'autres: mais l'abnégation totale peut-elle entrer dans l'idée d'un homme qui conserve quelque notion de droit et de vérité? Toute société est fondée sur une réunion de facultés, un échange de services: mais quand je nuis à la société, ne refuse-t-elle pas de me protéger? Si donc elle ne fait rien pour moi, ou si elle fait beaucoup contre moi, j'ai aussi le droit de refuser de la servir. Notre pacte ne lui convient plus, elle le rompt: il ne me convient plus, je le romps aussi: je ne me révolte pas, je sors.

C'est un dernier effort de votre tyrannie jalouse. Trop de victimes vous échapperaient; trop de preuves de la misère publique s'élèveraient contre le vain bruit de vos promesses, et découvriraient vos codes astucieux dans leur nudité aride et leur corruption financière. J'étais simple de vous parler de justice! j'ai vu le sourire de la pitié dans votre regard paternel. Il me dit que c'est la force et l'intérêt qui mènent les hommes. Vous l'avez voulu: et bien! comment votre loi sera-t-elle maintenue? Qui punira-t-elle de son infraction? Atteindra-t-elle celui qui n'est plus? Vengera-t-elle sur les siens son effort méprisé? Quelle démence inutile! Multipliez nos misères, il le faut pour les grandes choses que vous projetez, il le faut pour le genre de gloire que vous cherchez: asservissez, tourmentez, mais du moins ayez un but; soyez iniques et froidement atroces; mais du moins ne le soyez pas en vain. Quelle dérision qu'une loi de servitude qui ne sera ni obéie ni vengée!

Où votre force finit, vos impostures commencent: tant il est nécessaire à votre empire que vous ne cessiez pas de vous jouer des hommes! C'est la nature, c'est l'intelligence suprême qui veulent que je plie ma tête sous le joug insultant et lourd. Elles veulent que je m'attache à ma chaîne, et que je la traîne docilement, jusqu'à l'instant où il vous plaira de la briser sur ma tête. Quoique vous fassiez, un Dieu vous livre ma vie; et l'ordre du monde serait interverti si votre esclave échappait.

L'Eternel m'a donné l'existence et m'a chargé de mon rôle individuel dans l'harmonie de ses œuvres; je dois le remplir jusqu'à la fin, et je n'ai pas le droit de me soustraire à son empire.—Vous oubliez trop tôt l'âme que vous m'avez donnée. Ce corps terrestre n'est que poussière, ne vous en souvient-il plus? Mais mon intelligence, souffle impérissable émanée de l'intelligence universelle, ne pourra jamais se soustraire à sa loi. Comment quitterais-je l'empire du maître de toutes choses? Je ne change que de lieu; les lieux ne sont rien pour celui qui contient et gouverne tout. Il ne m'a pas placé plus exclusivement sur la terre que dans la contrée où il m'a fait naître.

La nature veille à ma conservation; je dois aussi me conserver pour obéir à ses lois; et puisqu'elle m'a donné la crainte de la mort, elle me défend de la chercher. C'est une belle phrase: mais la nature me conserve, ou m'immole à son gré; du moins le cours des choses n'a point en cela de loi connue. Lorsque je veux vivre, un gouffre s'entr'ouvre pour m'engloutir, la foudre descend me consumer. Si la nature m'ôte la vie qu'elle m'a fait aimer, je me l'ôte quand je ne l'aime plus: si elle m'arrache un bien, je rejette un mal: si elle livre mon existence au cours arbitraire des événements, je la quitte ou la conserve avec choix. Puisqu'elle m'a donné la faculté de vouloir et de choisir, j'en use dans la circonstance où j'ai à décider entre les plus grands intérêts; et je ne saurais comprendre que faire servir la liberté reçue d'elle, à choisir ce qu'elle m'inspire, ce soit l'outrager. Ouvrage de la nature, j'interroge ses lois, j'y trouve ma liberté. Placé dans l'ordre social, je réponds aux préceptes erronés des moralistes, et je rejette des lois que nul législateur n'avait le droit de faire.

Dans tout ce que n'interdit pas une loi supérieure et évidente, mon désir est ma loi, puisqu'il est le signe de l'impulsion naturelle; il est mon droit par cela seul qu'il est mon désir. La vie n'est pas bonne pour moi si, désabusé de ses biens, je n'ai plus d'elle que ses maux: elle m'est funeste alors; je la quitte, c'est le droit de l'être qui choisit et qui veut[32].

Si j'ose prononcer où tant d'hommes ont douté, c'est d'après une conviction intime: si ma décision se trouve conforme à mes besoins, elle n'est dictée du moins par aucune partialité: si je suis égaré, j'ose affirmer que je ne suis pas coupable, ne concevant pas comment je pourrais l'être.