J'ai voulu savoir ce que je pouvais faire: je ne décide point ce que je ferai. Je n'ai ni désespoir, ni passion: il suffit à ma sécurité d'être certain que le poids inutile pourra être secoué quand il me pressera trop. Dès longtemps la vie me fatigue, et elle me fatigue tous les jours davantage: mais je ne suis point passionné. Je trouve aussi quelque répugnance à perdre irrévocablement mon être. S'il fallait choisir à l'instant, ou de briser tous les liens, ou d'y rester nécessairement attaché pendant vingt ans encore, je crois que j'hésiterais peu: mais je me hâte moins, parce que dans quelques mois je le pourrai comme aujourd'hui, et que les Alpes sont le seul lieu qui convienne à la manière dont je voudrais m'éteindre.
LETTRE XLII.
Lyon, 29 mai, VI.
J'ai lu plusieurs fois votre lettre entière. Un intérêt trop vif l'a dictée. Je respecte l'amitié qui vous trompe: j'ai senti que je n'étais pas aussi seul que je le prétendais. Vous faites valoir ingénieusement des motifs très-louables: mais croyez que s'il y a beaucoup à dire à l'homme passionné que le désespoir entraîne, il n'y a pas un mot solide à répondre à l'homme tranquille qui raisonne sa mort.
Ce n'est pas que j'aie rien décidé. L'ennui m'accable, le dégoût m'attere. Je sais que ce mal est en moi. Que ne puis-je être content de manger et de dormir? car enfin je mange et je dors. La vie que je traîne n'est pas très-malheureuse. Chacun de mes jours est supportable, mais leur ensemble m'accable. Il faut que l'être organisé agisse, et qu'il agisse selon sa nature. Lui suffit-il d'être bien abrité, bien chaudement, bien mollement couché, nourri de fruits délicats, environné du murmure des eaux et du parfum des fleurs. Vous le retenez immobile: cette mollesse le fatigue, ces essences l'importunent, ces aliments choisis ne le nourrissent pas. Retirez vos dons et vos chaînes; qu'il agisse, qu'il souffre même; qu'il agisse, c'est jouir et vivre.
Cependant l'apathie m'est devenue comme naturelle; il semble que l'idée d'une vie active m'effraye ou m'étonne. Les choses étroites me répugnent, et leur habitude m'attache. Les grandes choses me séduiront toujours, et ma paresse les craindrait. Je ne sais ce que je suis, ce que j'aime, ce que je veux; je gémis sans cause, je désire sans objet, et je ne vois rien, sinon que je ne suis pas à ma place.
Ce pouvoir que l'homme ne saurait perdre, ce pouvoir de cesser d'être, je l'envisage non pas comme l'objet d'un désir constant, non pas comme celui d'une résolution irrévocable, mais comme la consolation qui reste dans les maux prolongés, comme le terme toujours possible des dégoûts et de l'importunité. C'est là ma chimère. Tout homme a fait, dit-on, des châteaux en Espagne. Quelquefois le sort les réalise.
Vous me rappelez le mot éloquent qui termine une lettre de Mylord Edouard. Je n'y vois pas une preuve contre moi. Je pense de même sur le principe; mais la loi sans exception, qui défend de quitter volontairement la vie, ne m'en paraît pas une conséquence.
La moralité de l'homme, et son enthousiasme, l'inquiétude de ses vœux, le besoin d'extension qui lui est habituel, semblent annoncer que sa fin n'est pas dans les choses fugitives; que son action n'est pas bornée aux spectres visibles; que sa pensée a pour objet les concepts nécessaires et éternels; que son affaire est de travailler à l'amélioration ou à la réparation du monde; que sa destination est, en quelque sorte, d'élaborer, de subtiliser, d'organiser, de donner à la matière plus d'énergie, aux êtres plus de puissance, aux organes plus de perfection, aux germes plus de fécondité, aux rapports des choses plus de rectitude, à l'ordre plus d'empire.