Dans le peu que je connais en France, Chessel et Fontainebleau sont les seuls endroits où je consentirais volontiers à me fixer, et Chessel, le seul où je désirerais vivre. Vous m'y verrez bientôt.

Je vous avais déjà dit que les trembles et les bouleaux de Chessel n'étaient pas comme d'autres trembles et d'autres bouleaux: les châtaigniers et les étangs, et le bateau n'y sont pas comme ailleurs. Le ciel d'automne est là comme le ciel de la patrie. Ce raisin muscat, ces reines-marguerites d'une couleur pâle que vous n'aimiez point, et que maintenant nous aimons ensemble; et l'odeur du foin de Chessel, dans cette belle grange où nous sautions quand j'étais enfant! Quel foin! quels fromages à la crème! les belles vaches! Comme les marrons, en sortant du sac, roulent agréablement sur le plancher au-dessus de mon cabinet! il semble que ce soit un bruit de la jeunesse. Mais soyez-y.

Mon ami, il n'y a plus de bonheur. Vous avez des affaires; vous avez un état: votre raison mûrit; votre cœur ne change pas, mais le mien se serre. Vous n'avez plus le temps de mettre les marrons sous la cendre, il faut qu'on vous les prépare; qu'avez-vous fait de nos plaisirs?

J'y serai dans six jours: cela est décidé.

LETTRE LIII

Fribourg[54], 11 mars, huitième année.

Je ne vois pas comment j'aurais pu faire si cet héritage ne fût point venu: je ne l'attendais assurément pas; et cependant j'étais plus fatigué du présent, que je n'étais inquiet de l'avenir. Dans l'ennui d'être seul, je trouvais du moins l'avantage de la sécurité. Je ne songeais guère à la crainte de manquer du nécessaire; et maintenant que je n'ai cette crainte d'aucune manière, je sens quel vide c'est pour un cœur sans passions que de n'avoir point d'heureux à faire, et de ne vivre qu'avec des étrangers, quand on a enfin ce qu'il faut pour une vie aisée.

Il était temps que je partisse: j'étais bien à la fois et fort mal. J'avais l'usage de ces biens que tant de gens cherchent sans les connaître, et que plusieurs condamnent par dépit, dont la privation serait pénible dans la société, mais dont la possession donne peu de jouissances. Je ne suis point de ceux qui comptent l'opulence pour rien. Sans être chez moi, sans rien posséder, sans dépendance comme sans embarras, j'avais ce qui me convenait assez dans une ville comme Lyon, un logement décent, des chevaux, et une table où je pouvais recevoir des... des amis. Une autre manière de vivre m'eût ennuyé davantage dans une grande ville, mais celle-là ne me satisfaisait pas. Elle pourrait tromper si on en partageait la jouissance avec quelqu'un qui y trouvât du plaisir; mais je suis destiné à être toujours comme si je n'étais pas.

Nous le disions souvent: un homme raisonnable n'est pas ordinairement malheureux lorsqu'il est libre, et qu'il a un peu de ce pouvoir que donne l'argent. Cependant me voici dans la Suisse, sans plaisir, rempli d'ennui, et ne sachant quelle résolution prendre. Je n'ai point de famille; je ne tiens à rien ici; vous n'y viendrez point: je suis bien désolé. J'ai quelque espoir confus que cela ne subsistera pas ainsi. Puisque je peux me fixer enfin, il faut songer à le faire: le reste viendra peut-être.

Il tombe encore de la neige; j'attendrai à Fribourg que la saison soit plus avancée. Vous savez que le domestique que j'ai emmené est d'ici. Sa mère est très malade, et n'a pas d'autre enfant que lui: c'est à Fribourg qu'elle demeure; elle aura la consolation de l'avoir auprès d'elle; et, pour un mois environ, je suis aussi bien ici qu'ailleurs.