LETTRE LIV

Fribourg, 25 mars, VIII.

Vous trouvez que ce n'était pas la peine de quitter sitôt Lyon pour m'arrêter dans une ville. Je vous envoie pour réponse une vue de Fribourg. Quoiqu'elle ne soit pas exacte, et que l'artiste ait jugé à propos de composer au lieu de copier fidèlement, vous y verrez du moins que je suis au milieu des rocs: être à Fribourg, c'est aussi être à la campagne. La ville est dans les rochers, et sur les rochers. Presque toutes ses rues ont une pente rapide; mais malgré cette situation incommode, elle est beaucoup mieux bâtie que la plupart des petites villes de France. Dans les environs, et aux portes mêmes de la ville, il y a plusieurs sites pittoresques et un peu sauvages.

L'ermitage, dit la Madelaine, ne mérite pas sa célébrité. Il est occupé par une espèce de fou qui est devenu à moitié saint, ne trouvant plus d'autre sottise à faire. Cet homme n'a jamais eu l'esprit de son état: dans le gouvernement, il ne fut point magistrat; et dans l'ermitage, il ne fut point ermite: il portait le cilice sous l'habit d'officier, et le pantalon de hussard sous la robe du désert.

Le roc a été bien choisi par le fondateur: il est sec, et dans une bonne exposition: la persévérance des deux hommes qui l'ont percé seuls, est sûrement très remarquable. Mais cet ermitage, que tous les curieux visitent, est du nombre des choses qu'il est inutile d'aller voir, et dont on a une idée suffisante quand on en sait les dimensions.

Je n'ai rien à vous dire des habitants, parce que je n'ai pas le talent de connaître un peuple pour avoir parlé quelques moments à deux ou trois personnes: la nature ne m'a point fait voyageur. J'aperçois seulement quelque chose d'antique dans les habitudes; le vieux caractère ne s'y perd qu'avec lenteur. Les hommes et les lieux ont encore la physionomie helvétique. Les voyageurs y viennent peu: il n'y a point de lac, point de glacier considérables, point de monuments. Cependant ceux qui ne vont que dans la partie occidentale de la Suisse, devraient au moins traverser le canton de Fribourg au pied de ses montagnes: les terres basses de Genève, de Morges, d'Yverdun, de Nidau, d'Anet, ne sont point suisses; elles ressemblent à celles des autres peuples.

LETTRE LV

Fribourg, 30 mars, VIII.

Je juge comme autrefois la beauté d'un site pittoresque; mais je la sens moins, ou la manière dont je la sens ne me suffit plus. Je pourrais dire: je me souviens que cela est beau. Autrefois aussi je quittais les beaux lieux; c'était l'impatience du désir, l'inquiétude que donne la jouissance qu'on a seul, et qu'on pourrait posséder davantage. Je les quitte aujourd'hui; c'est l'ennui de leur silence. Ils ne parlent pas assez haut pour moi: je n'y entends pas, je n'y trouve pas ce que je voudrais voir, ce que je voudrais entendre: et je sens qu'à force de ne plus me trouver dans les choses, j'en viens à ce point de ne plus me trouver dans moi-même.

Je commence à voir les beautés physiques comme les illusions morales: tout se décolore insensiblement; et cela devait être. Le sentiment des convenances visibles n'est que la perception indirecte d'une harmonie intellectuelle. Comment trouverais-je dans les choses ces mouvements qui ne sont plus dans mon cœur, cette éloquence des passions que je n'ai pas; et ces sons silencieux, ces élans de l'espérance, ces voix de l'être qui jouit, prestige d'un monde déjà quitté[55].