Je pensais à essayer celui du peu d'espace compris entre Vevey, Saint-Gingouph, Aigle, Sepey, Etivaz, Montbovon et Sempsales; dans la supposition toutefois que j'aurai le pâturage dont je vous parle près de la dent de Jamant, dont j'aurais fait le sommet de mes principaux triangles. Je me promettais de passer dans cette fatigue la saison inquiète de la chaleur et des beaux jours. Je l'aurais entrepris l'année prochaine: mais j'y ai renoncé. Lorsque toutes les gorges, tous les revers, tous les aspects, me seraient connus avec exactitude, il ne me resterait plus rien à trouver. Il vaut mieux conserver le seul moyen d'échapper aux moments d'ennuis intolérables, en m'égarant dans des lieux nouveaux; en cherchant avec impatience ce qui ne m'intéresse point; en grimpant avec ardeur les dents les plus difficiles pour vérifier un angle, pour m'assurer d'une ligne que j'oublierai ensuite, afin de retourner l'observer comme si j'avais un but.

LETTRE LXI

Saint-Saphorin, 26 juin, VIII.

Je ne me repens point d'avoir emmené Hantz. Dites à Mme T*** que je la remercie de me l'avoir donné. Il me paraît franc et susceptible d'attachement. Il est intelligent; et d'ailleurs il donne du cor avec plus de goût que je ne l'aurais espéré.

Le soir, dès que la lune est levée, je prends deux bateaux. Je n'ai dans le mien qu'un seul rameur; et quand nous sommes avancés sur le lac, il a une bouteille de vin à boire, pour rester assis et ne dire mot. Hantz est dans l'autre bateau, dont les rameurs frappent les ondes en passant et repassant un peu au loin, devant le mien qui reste immobile, ou doucement entraîné par les faibles vagues. Il a avec lui son cor; et deux femmes allemandes chantent à l'unisson.

C'est un bien bon homme, et il faudra que je le fixe auprès de moi, car il trouve son sort assez doux. Il me dit qu'il n'a plus d'inquiétude et qu'il espère que je le garderai toujours. Je crois qu'il a raison: irais-je m'ôter le seul bien que j'aie, un homme qui est content?

J'avais sacrifié pour des connaissances assez intimes les seules ressources qui me restassent alors. Pour laisser ensemble ceux qui paraissent devoir trouver ensemble quelque bonheur, j'ai abandonné le seul espoir qui pouvait me flatter. Ces sacrifices, et d'autres encore, n'ont produit aucun bien: mais voilà un valet qui est heureux; et je n'ai rien fait pour lui, si ce n'est de le traiter en homme. Je l'estime parce qu'il n'en est pas surpris: puisqu'il trouve cela tout simple, il n'en abusera point. Il n'est pas vrai d'ailleurs que ce soit la bonté qui produise ordinairement l'insolence, c'est la faiblesse. Hantz voit bien que je lui parle avec une certaine confiance, mais il sent fort bien aussi que je saurais parler en maître.

Vous ne soupçonneriez pas qu'il s'est mis à lire la Julie de J.-J. Hier il disait, en dirigeant son bateau vers le rivage de Savoie, c'est donc là Meillerie! Mais que ceci ne vous inquiète pas; rappelez-vous qu'il est sans prétentions. Il ne serait pas avec moi s'il avait de l'esprit d'antichambre.

C'est surtout la mélodie[59] des sons qui, réunissant l'étendue sans limites précises à un mouvement sensible mais vague, donne à l'âme ce sentiment de l'infini qu'elle croit posséder en durée et en étendue.

J'avoue qu'il est naturel à l'homme de se croire moins borné, moins fini, de se croire plus grand que sa vie présente, lorsqu'il arrive qu'une perception subite lui montre les contrastes et l'équilibre, le lien, l'organisation de l'univers. Ce sentiment lui paraît comme une découverte d'un monde à connaître, comme un premier aperçu de ce qui pourrait lui être dévoilé un jour.