J'aime ces chants dont je ne comprends point les paroles. Elles nuisent toujours pour moi à la beauté de l'air, ou du moins à son effet. Il est presque impossible que les idées soient entièrement d'accord avec celles que me donnent les sons. D'ailleurs l'accent allemand a quelque chose de plus romantique. Les syllabes sourdes et indéterminées ne me plaisent point dans la musique. Notre e muet est désagréable quand le chant force à le faire sentir: et on prononce presque toujours d'une manière fausse et rebutante la syllabe inutile des rimes féminines, parce que en effet on ne saurait guère la prononcer autrement.

J'aime beaucoup l'unisson de deux ou de plusieurs voix; il laisse à la mélodie tout son pouvoir et toute sa simplicité. Pour la savante harmonie, ses beautés me sont étrangères: ne sachant pas la musique, je ne jouis point de ce qui n'est qu'art ou difficultés.

Le lac est bien beau, lorsque la lune blanchit nos deux voiles, et que les échos de Chillon répètent les sons du cor; quand le mur immense de Meillerie oppose ses ténèbres à la douce clarté du ciel, aux lumières mobiles des eaux; quand les vagues se brisent contre nos bateaux arrêtés, quand elles font entendre au loin leur roulement sur les cailloux innombrables que la Vevayse a descendus des montagnes.

Vous qui savez jouir, que n'êtes-vous là pour entendre deux voix de femme, sur les eaux, dans la nuit! Mais moi, je devrais tout laisser. Cependant j'aime à être averti de mes pertes, quand l'austère beauté des lieux peut me faire oublier combien tout est vain dans l'homme jusqu'à ses regrets.

Etang de Chessel! Là, nos promenades étaient moins belles, et plus heureuses. La nature accable le cœur de l'homme, mais l'intimité le satisfait: on s'appuie mutuellement, on parle, et tout s'oublie.

J'aurai le lieu en question: mais il faut attendre quelques jours encore avant d'avoir les certitudes nécessaires pour terminer. Je ferai aussitôt commencer les travaux, car la saison s'avance.

LETTRE LXII

Juillet, VIII.

J'oublie toujours de vous demander une copie du Manuel de Pseusophanes: je ne sais comment j'ai perdu celle que j'avais gardée. Je n'y verrai rien dont je dusse avoir besoin d'être averti: mais, si je le lis les matins, il me rappellera d'une manière plus présente combien je devrais avoir honte de tant de faiblesses.

J'ai l'intention d'y joindre une note sur certains règlements d'hygiène, sur ces choses d'une habitude individuelle et locale auxquelles je crois qu'on ne met pas assez d'importance. Aristippe ne pouvait guère les prescrire à son disciple imaginaire, ou à ses disciples réels: mais cette note sera plus utile encore que des considérations générales pour maintenir en moi ce bien-être, cette aptitude physique qui soutient notre âme si physique elle-même.