J'ai deux grands malheurs: un seul me détruirait peut-être; mais je vis entre deux parce qu'ils sont contraires. Sans cette habitude triste, ce découragement, cet abandon, sans cette humeur tranquille contre tout ce qu'on pourrait désirer, l'activité qui me presse et m'agite me consumerait plutôt, et aussi vainement: mon ennui sert du moins à l'affaiblir. La raison la calmerait; mais entre ces deux grandes forces ma raison est bien faible: tout ce qu'elle peut faire c'est d'appeler l'une à son secours quand l'autre prend le dessus. On végète ainsi: quelquefois même on s'endort.

LETTRE LXIII

Juillet, VIII.

Il était minuit: la lune avait passé; le lac[60] semblait agité; les cieux étaient tranquilles, la nuit profonde et belle. Il y avait de l'incertitude sur la terre. On entendit frémir les bouleaux, et des feuilles de peupliers tombèrent: les pins rendirent des murmures sauvages; des sons romantiques descendaient de la montagne; de grosses vagues roulaient sur la grève. Alors l'effraie se mit à gémir sous les roches caverneuses; et quand elle cessa, les vagues étaient affaiblies, le silence fut austère.

Le rossignol plaça de loin en loin dans la paix inquiète, cet accent solitaire, unique et répété, ce chant des nuits heureuses, sublime expression d'une mélodie primitive; indicible élan d'amours et de douleur; voluptueux comme le besoin qui me consume; simple, mystérieux, immense comme le cœur qui aime.

Abandonné dans une sorte de repos funèbre au balancement mesuré de ces ondes pâles, muettes, à jamais mobiles, je me pénétrai de leur mouvement toujours lent et toujours le même, de cette paix durable, de ces sons isolés dans le long silence. La nature me sembla trop belle; et les eaux, et la terre, et la nuit trop faciles, trop heureuses: la paisible harmonie des choses fut sévère à mon cœur agité. Je songeai au printemps du monde périssable, et au printemps de ma vie. Je vis ces années qui passent, tristes et stériles, de l'éternité future dans l'éternité perdue. Je vis ce présent, toujours vain et jamais possédé, détacher du vague avenir sa chaîne indéfinie; approcher ma mort enfin visible; traîner dans la nuit universelle les fantômes de mes jours; les atténuer, les dissiper; atteindre la dernière ombre, dévorer aussi froidement ce jour après lequel il n'en sera plus, et fermer l'abîme muet.

Comme si tous les hommes n'avaient point passé, et tous passé en vain! Comme si la vie était réelle, et existante essentiellement: comme si la perception de l'univers était l'idée d'un être positif, et le moi de l'homme quelque autre chose que l'expression accidentelle d'une harmonie éphémère! Que veux-je? Que suis-je? Que demander à la nature? Est-il un système universel, des convenances ordonnées; des droits selon nos besoins? L'intelligence conduit-elle les résultats que mon intelligence voudrait attendre? Toute cause est invisible, toute fin trompeuse; toute forme change, toute durée s'épuise: et le tourment du cœur insatiable est le mouvement aveugle d'un météore errant dans le vide où il doit se perdre. Rien n'est possédé comme il est conçu: rien n'est connu comme il existe. Nous voyons les rapports, et non les essences: nous n'usons pas des choses, mais de leurs images. Cette nature cherchée au-dehors, et impénétrable dans nous, est partout ténébreuse. Je sens, est le seul mot de l'homme qui ne veut que des vérités. Et ce qui fait la certitude de mon être, en est aussi le supplice. Je sens, j'existe pour me consumer en désirs indomptables, pour m'abreuver de la séduction d'un monde fantastique, pour rester atterré de sa voluptueuse erreur.

Le bonheur ne serait pas la première loi de la nature humaine! Le plaisir ne serait pas le premier moteur du monde sensible! Si nous ne cherchons pas le plaisir, quel sera notre but? Si vivre n'est qu'exister, qu'avons-nous besoin de vivre? Nous ne saurions découvrir ni la première cause, ni le vrai motif d'aucun être: le pourquoi de l'univers reste inaccessible à l'intelligence individuelle. La fin de notre existence nous est inconnue; tous les actes de la vie restent sans but; nos désirs, nos sollicitudes, nos affections deviennent ridicules, si ces actes ne tendent pas au plaisir, si ces affections ne se le proposent pas.

L'homme s'aime lui-même, il aime l'homme, il aime tout ce qui est animé. Cet amour paraît nécessaire à l'être organisé, c'est le mobile des forces qui le conservent. L'homme s'aime lui-même; sans ce principe actif, pourquoi agirait-il, et comment subsisterait-il? L'homme aime les hommes, parce qu'il sent comme eux, parce qu'il est près d'eux dans l'ordre du monde: sans ce rapport, quelle serait sa vie?

L'homme aime tous les êtres animés. S'il cessait de souffrir en voyant souffrir, s'il cessait de sentir avec tout ce qui a des sensations analogues aux siennes, il ne s'intéresserait plus à ce qui ne serait pas lui, il cesserait peut-être de s'aimer lui-même: sans doute il n'est point d'affection bornée à l'individu, puisqu'il n'est point d'être essentiellement isolé.